Guy de Maupassant en Algérie

Guy de Maupassant, sur les chemins d’Algérie. Magellan & Cie. 2003.

Guy de Maupassant a séjourné quatre fois en Afrique du Nord : du 6 juillet 1881 au 10 septembre 1881 ; d’octobre à décembre 1887 ; du 8 Novembre à fin décembre 1888. La dernière fois, il embarque pour Alger entre le 20 et le 25 octobre 1890 et est de retour à Marseille vers le 8 novembre. Il meurt le 6 juillet 1893.

L’Algérie a été pour Maupassant une révélation littéraire et personnelle. Fatigué par la routine parisienne, il recherche la lumière et la chaleur. Maupassant aime le soleil, la mer, la Méditerranée. Il trouve là-bas une source d’inspiration pour son oeuvre journalistique et fictionnelle.

” Voir l’Afrique était un de mes vieux rêves ; et je voulais la voir, cette terre du soleil et du sable, en plein été, sous la pesante chaleur, dans l’éblouissement furieux de la lumière. ” ( Alger, 11 juillet 1881. Alger à vol d’oiseau. Chronique publiée dans Le Gaulois le 17 juillet 1881 et intégrée à son recueil Au soleil, 1884)

” Tant de descriptions d’Alger ont été faites que je n’en tenterai point une nouvelle. Rien n’est joli comme cette ville. C’est un rêve. De la pleine mer, elle apparaît comme une tache blanche qui grandit. On approche, la ville s’étend, devient distincte. Une immense terrasse longe le port avec des arcades élégantes. Au-dessus s’élèvent de grands hôtels européens et le quartier français ; au-dessus s’échelonne la ville arabe, amoncellement de petites maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs.
L’étage supérieur est soutenu par des suites de bâtons peints en blanc ; les toits se touchent. Il y a des descentes brusques en des trous habités, des escaliers mystérieux vers des demeures qui semblent des terriers pleins de grouillantes familles arabes. Une femme passe, grave et voilée, et chevilles nues, des chevilles peu troublantes, noires des poussières accumulées sur les sueurs.
De la pointe de la jetée, le coup d’oeil sur la ville est un ravissement. On regarde extasié cette cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu’à la mer. On dirait une écume de torrent, une écume d’une blancheur folle, et de place en place, comme un bouillonnement plus gros, une mosquée éclatante luit sous le soleil. “
(Alger, 11 juillet 1881. Alger à vol d’oiseau. Chronique publiée dans Le Gaulois le 17 juillet 1881 et intégrée à son recueil Au soleil, 1884)

” Mais la mer est belle, toute unie, et, entre les nuages, tombe dessus une cendre de lumière lunaire éclatante et triste. Ces traînées d’argent sur l’eau s’effacent puis recommencent. Elles sont délicieuses, mystérieuses et mélancoliques. Quelque chose y manque pour moi, non pour mes yeux qui sont charmés, mais pour mon âme qui voudrait là quelque apparition surnaturelle. Laquelle ? Une seule, hélas impossible, disparue avec la Foi, celle de celui qui marchait sur les flots.”
(Une fête arabe. La Route. L’Écho de Paris, 7 et 13 avril 1891.)

Albert Grévy (1823-1899). Gouverneur de l’Algérie de 1879 à 1881.
Statue du Cheikh Bou-Amama à l’entrée de la ville d’El Bayadh (anciennement Géryville pendant la colonisation française).

Il quitte Paris pour l’Algérie le 6 juillet 1881. Il y reste près de trois mois. Âgé de 31 ans, Maupassant est envoyé par le journal Le Gaulois, un organe conservateur qui déteste les républicains au pouvoir. Le gouverneur de l’Algérie est alors Albert Grévy, frère du président de la République, Jules Grévy. La mission première de l’écrivain est de couvrir l’insurrection menée par le chef religieux Bou-Amama dans le Sud-Oranais. Il parcourt le pays (Alger, Oran, la Kabylie, le désert) et en tire des chroniques.

Maupassant ne relaie pas la propagande officielle de l’époque. Il utilise parfois le pseudonyme ” un colon ” pour critiquer le système colonial français. Il ne condamne pas la colonisation en soi. Il s’oppose à ce que la France use d’expéditions armées et d’opérations de guerre pour imposer son contrôle et la ” Civilisation “. Il désapprouve les partisans de Jules Ferry et de Gambetta. Il n’est pas à l’abri de préjugés xénophobes (contre les planteurs d’alfa espagnols), ou d’antisémitisme lorsqu’il évoque les ” juifs cosmopolites “.

Ses textes dénoncent l’incompétence administrative, la spoliation des terres et l’hypocrisie des colons .

Ses voyages dans le Maghreb sont à l’origine de textes comme Au soleil (1884) ou La vie errante (1890), recueils de récits de voyage. Il s’agit des articles du Gaulois qu’il a retravaillés. Il mêle des descriptions de paysages, son intérêt pour les traditions locales et des réflexions politiques.
Il a écrit aussi des nouvelles de fiction orientales comme Allouma (sur les relations amoureuses entre Européens et femmes d’Algérie. L’Echo de Paris, 10 et 15 février 1889) ou Marroca (Gil Blas, 2 mars 1882 et Mademoiselle Fifi, 1882-1883).

http://maupassant.free.fr/textes/allouma.html

https://fr.wikisource.org/wiki/Mademoiselle_Fifi_(recueil,_Ollendorff_1898)/Marroca

Quelques citations :

” Rien ne peut donner une idée de l’intolérable situation que nous faisons aux Arabes. Le principe de la colonisation française consiste à les faire crever de faim. Quand ils se révoltent nous pardonnons trop vite peut-être mais que faire ? Nous sommes 300 000 européens contre près de 3 millions d’indigènes. Nous n’avons pas dans l’intérieur un colon pour cent Arabes. Quand ils sont sages nous les affamons. La famine est donc venue cette année, une famine affreuse, complète, c’était la mort pour des milliers d’hommes. Alors un exalté et un ambitieux, ce Bou-Amama, est venu, courant les douars, chauffant les esprits, se disant l’envoyé de Dieu et il a levé des cavaliers.(…) Réclamant simplement ce qui est un droit pour tous, la vie. (…) Et si le gouvernement ne cède pas, voici quelques milliers de cavaliers de plus pour suivre Bou-Amama et piller nos convois de vivres. (…) En somme tout se borne à une guerre de maraudeurs et de pillards AFFAMÉS. Ils sont peu nombreux mais hardis et désespérés comme des hommes poussés à bout. Mais comme le fanatisme s’en mêle, comme les marabouts travaillent sans repos la population, comme le gouvernement français semble accumuler les âneries, il se peut que cette simple révolte, insurrection religieuse avortée, devienne enfin une guerre générale que nous devrons surtout à notre impéritie et à notre imprévoyance. “
(Autour d’Oran, Le Gaulois, 26 juillet 1881. Repris ensuite dans le chapitre La province d’Oran du recueil Au soleil, 1884)

” Toute notion de justice disparaît dès qu’on met le pied ici ; toutes les règles ordinaires sont renversées ; toute droiture est inconnue ; toute raison est bafouée, toute question devient insoluble par la faute des intéressés. ” Buvons de l’absinthe, rossons l’Arabe et trompons tout le monde “, semble être le devise des Algériens. Seulement, quand l’Arabe enfin se fâche, c’est lui qui rosse à son tour, voilà le mal. “
(Sur les hauts Plateaux. Le Gaulois, 31 juillet 1881. Repris ensuite dans le chapitre La province d’Oran du recueil Au soleil, 1884)

” Nous avons créé une classe de fonctionnaires indigènes, les caïds et les agas, qui sont de véritables sangsues. Ils pillent leurs coreligionnaires avec notre bénédiction, pourvu qu’ils maintiennent l’ordre et nous ramènent l’impôt. “
(Lettres d’Afrique. Le Gaulois, 20 juillet 1881, sous la signature : Un colon. Repris ensuite dans le chapitre La Kabylie – Bougie du recueil Au soleil, 1884.

” On lit dans les journaux de Paris que l’Algérie est prospère et pacifiée. C’est un mensonge audacieux. Le pays est à bout de souffle, ruiné par des impôts absurdes, et la haine grandit chaque jour sous la cendre. “
(La Province d’Alger. Texte établi à partir des chroniques Les Oulad-Naïl et Le Ramadan parues dans Le Gaulois des 11 et 25 août 1881. Publié ensuite dans La Revue politique et littéraire du 1er décembre 1883, puis dans le recueil Au soleil, 1884)

Lors de ses voyages en Afrique du Nord de 1888 et 1890, Guy de Maupassant est devenu un écrivain célèbre. Il a de grands besoins d’argent. Il souffre des conséquences de la syphilis (maux de têtes insupportables). Son frère Hervé est atteint de démence et interné à l’asile (il y meurt le 13 novembre 1889). il réfléchit sur les idées que se font de la vie et de la mort les diverses civilisations. Les problèmes de colonisation qui se posaient lors de son voyage de 1881 ne sont plus présentés comme aussi aigus. La critique laisse place à une comparaison entre les croyances et les manières de vivre occidentales et orientales.

Sources :

Guy de Maupassant, Cette brume de la mer me caressait comme un bonheur. Chroniques méditerranéennes. Textes réunis et présentés par Henri Mitterrand. La lettre et la plume. Le Livre de Poche n°32088. 2011.

Guy de Maupassant, Au soleil suivi de La Vie errante et autres voyages. Édition de Marie-Claire Bancquart. Folio classique n°5876. 2015.

Maurice Nadeau – Gustave Flaubert

Je viens de terminer l’étude de Maurice Nadeau Gustave Flaubert écrivain (Denoël, 1969. Éditions Maurice Nadeau, 1980. Poche Maurice Nadeau, 2025). Grand prix de la critique littéraire en 1969.

” Il est des œuvres qui suscitent admiration et respect. D’autres qu’on se borne à aimer, à relire, avec lesquelles on noue des rapports secrets, et qui ne sont pas forcément des chefs d’œuvre. D’autres pour lesquelles on s’est enthousiasmé et qui, dix ans, quinze plus tard, ont étrangement perdu leur suc. Rares sont celles qu’on aime et qui vous en imposent, grandissent à chaque lecture, deviennent plus riches, plus émouvantes, plus profondes. L’Education sentimentale est de celles-ci. L’un des grands romans du siècle et l’un de ceux qui ont gardé une inaltérable jeunesse. ” (Poche Maurice Nadeau, page 231)

C’est une bonne occasion pour relire certaines lettres tirées de l’énorme Correspondance de Gustave Flaubert (Bibliothèque de la Pléiade. 5 tomes plus un index – Folio classique n°3126. 1998.)

À Louise Colet

[Trouville] Vendredi soir, 11 heures [26 août 1853].

Ceci est probablement ma dernière lettre de Trouville. Nous serons dans huit jours au Havre et le samedi à Croisset. Au milieu de la semaine prochaine je t’enverrai un petit mot. Le samedi soir, à Croisset, si Bouilhet n’y est pas, je t’écrirai. Tâche que j’aie une lettre de toi en rentrant pour le samedi, ou le dimanche matin plutôt. Cela me fera un bon retour. Quelle bosse de travail je vais me donner une fois rentré ! Cette vacance ne m’aura pas été inutile ; elle m’a rafraîchi. Depuis deux ans je n’avais guère pris l’air ; j’en avais besoin. Et puis je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l’herbe et du feuillage. écrivains que nous sommes et toujours courbés sur l’Art, nous n’avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au coeur par les longs regards stupides que l’on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s’il s’est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours, tout au plus, que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j’étais ahuri ; puis j’ai été triste, je m’ennuyais. À peine si je m’y fais qu’il faut partir. Je marche beaucoup, je m’éreinte avec délices. Moi qui ne peux souffrir la pluie, j’ai été tantôt trempé jusqu’aux os, sans presque m’en apercevoir. Et quand je m’en irai d’ici, je serai chagrin. C’est toujours la même histoire ! Oui, je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui, le soir, fouettent mes souliers en passant sur la dune, m’amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que si je n’en avais écrit de ma vie une ligne).

Je me suis ici beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c’est-à-dire adieu et pour toujours au personnel, à l’intime, au relatif. Le vieux projet que j’avais d’écrire plus tard mes mémoires m’a quitté. Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puisse les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d’avance sous les feux de Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n’en ressuscite ! À quoi bon ? Un homme n’est pas plus qu’une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s’absorber dans notre oeuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d’eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! Évaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu’il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder encore.

Les choses que j’ai le mieux senties s’offrent à moi transposées dans d’autres pays et éprouvées par d’autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu’il me tarde d’être débarrassé de la Bovary, d‘Anubis et de mes trois préfaces (c’est-à-dire des trois seules fois, qui n’en feront qu’une, où j’écrirai de la critique) ! Que j’ai hâte donc d’avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J’ai des prurits d’épopée. Je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées ; j’en ai des odeurs vagues qui m’arrivent et qui me mettent l’âme en dilatation.

Ne rien écrire et rêver de belles oeuvres (comme je fais maintenant) est une charmante chose. Mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfoncements ! Je devrais être sage (mais rien ne me corrigera). La Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j’en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C’est pour cela que j’ai tant de mal à l’écrire, ce livre. Il me faut de grands efforts pour m’imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand j’écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril. Lorsqu’on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l’effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l’ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l’attention se bifurque. Il faut à la fois ne pas perdre l’horizon de vue et regarder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu’on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c’est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l’autre main, voilà la malice. On s’extasie devant la correspondance de Voltaire. Mais il n’a jamais été capable que de cela, le grand homme ! C’est-à-dire d’exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses oeuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, oû Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d’un demi-siècle d’efforts. Mais j’aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d’un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles oeuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l’Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m’apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l’ensemble ! C’est l’éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c’est calme ! c’est calme ! et c’est fort, ça a des fanons comme le boeuf de Leconte.

Quelle pauvre création, par exemple, que Figaro à côté de Sancho ! Comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routes d’Espagne, qui ne sont nulle part décrites. Mais Figaro où est-il ? À la Comédie-française. Littérature de société.

Or je crois qu’il faut détester celle-là. Moi je la hais, maintenant. J’aime les oeuvres qui sentent la sueur, celles où l’on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux littératures. L’une n’a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l’âge, de l’éreintement, de l’abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d’empois. C’est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l’entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l’autre ! l’autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d’eau de mer et elle a les ongles blancs comme l’ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l’habitude en effet de s’y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s’est développé selon son type ; il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s’appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c’est beau !
Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! J’y ferais tout un cours sur cette grande question des Bottes comparées aux littératures. ” Oui, la Botte est un monde “, dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pourrait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc. (…)

La maison de Gustave Flaubert à Croisset. Illustration de sa nièce, Caroline Commanville, pour son livre Souvenirs de Gustave Flaubert ( 1895)

18 de julio de 1936

Aidez l’Espagne (Joan Miró). 1937. Pochoir sur papier.

Le coup d’État militaire contre le gouvernement légitime de la Seconde République espagnole a eu lieu les 17 et le 18 juillet 1936, il y a quatre-vingt dix ans. Cette tentative a été à l’origine du déclenchement de la guerre civile. Elle s’est terminée par la défaite de la République le 1 avril 1939 et a débouché sur l’établissement d’une dictature qui a duré jusqu’en 1975. 39 ans !

Que de morts, que de vies gâchées, que de souffrances !

Une pensée pour Juan Vicente García , né à Elche, le 2 mars 1901 , mort à l’hôpital de Tortosa le 23 juillet 1937 des suites de ses blessures reçues sur le champ de bataille.

https://www.elche.me/biografia/vicente-garcia-juan

Son frère, Rafael Vicente García (né à Elche en 1915), a disparu entre le 25 juillet et le 16 novembre de 1938 pendant la bataille de l’Èbre.

https://www.elche.me/biografia/vicente-garcia-rafael

“Nunca se encontró su cuerpo. Nunca tuvo sepultura. Nunca sus familiares pudieron dejar flores en un nicho o en una tumba. Sus padres y sus hermanos esperaban que volviera. Pensaron en él toda su vida. Se fue a la guerra y no volvió nunca.”

Rafael Vicente García (1915-1938)

Honte aux généraux félons !

Honneur à ceux qui ont fui la dictature de Franco pour devenir des héros de la Résistance française !

André Markowicz – Mordehaï Gebirtig

Les posts d’André Markowicz sur Facebook m’ont poussé à relire certains poèmes de la belle Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple, présentée et traduite par Charles Dobzynski. Le poème Notre ville flambe évoque le pogrom de Przytyk. Przytyk est un shtetl de 3000 habitants dans le centre de la Pologne. La population est composée de 80 à 90% de Juifs dans les années 1930. Cette époque est marquée par les tendances fascistes qui influencent largement la droite, les milieux ruraux et catholiques polonais.

Sous l’influence de politiciens nationalistes, de nombreux paysans locaux organisent un boycott des magasins juifs, des attaques contre ceux-ci et la création de commerces concurrents. En décembre 1935, une vingtaine de jeunes juifs créent un comité d’autodéfense pour tenter de protéger les boutiques et les maisons menacées par cet antisémitisme. Le lundi 9 mars 1936 a lieu une foire annuelle à laquelle participe 2000 paysans des environs. Le marché se déroule normalement jusqu’à 14 heures. À ce moment-là, un groupe de paysans polonais veut organiser le boycott des magasins juifs. Ils attaquent les étalages des commerçants, détruisent les marchandises, molestent les marchands. Les groupes d’auto-défense juive interviennent. L’émeute se transforme en pogrom. Les paysans entrent dans les maisons pour détruire. Deux Juifs sont tués, un mari et sa femme, une vingtaine sont blessés dont beaucoup grièvement. Les événements ont un grand retentissement dans le pays. Le 18 mars, le Bund organise une grève de protestation. Le procès des événements débute le 2 juin. 42 polonais et 14 juifs se retrouvent dans le box des accusés. Le verdict est bien plus sévère pour les juifs que pour les polonais. Il est perçu comme totalement injuste par la communauté juive.

Le chant le plus connu du poète Mordehaï Gebirtig (1877-1942) est Undzer shtetl brent (Notre ville flambe). Ce chant de révolte a été écrit en 1938 après le pogrom de Przytyk. Il a des accents prémonitoires et est devenu l’hymne de la jeunesse dans les ghettos, notamment à Cracovie en 1942.

Notre ville flambe (Mordehaï Gebirtig)

Ça flambe, mes frères, ça flambe,
C’est notre ville, hélas, qui flambe,
Des vents cruels, des vents de haine
Soufflent, déchirent, se déchaînent
Les flammes sauvages s’étendent
Aux environs déjà tout flambe.

Et vous, vous êtes là, vous regardez
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Brûler notre ville…

Ça flambe, mes frères, ça flambe
C’est notre ville, hélas, qui flambe
Et les flammes carnassières
Dévorent notre ville entière
Et les vents de colère hurlent
Notre ville brûle.

Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Brûler notre ville…

Ça flambe, mes frères, ça flambe,
Oh l’heure peut venir, hélas
Où notre ville et nous ensemble
Ne serons plus rien que des cendres,
Seuls resteront, comme après une guerre,
Des murs noircis, des murs déserts.

Et vous, vous êtes là, vous regardez,
Les mains immobiles,
Et vous, vous êtes là, vous regardez
Brûler notre ville…

Ça flambe, mes frères, ça flambe,
Il n’est de salut qu’en vous-mêmes,
Prenez les outils, éteignez le feu,
Éteignez-le de votre propre sang.
Vous le pouvez, alors prouvez-le !

Ne restez pas ainsi, frères, à regarder,
Les mains immobiles,
Frères, n’attendez pas, éteignez l’incendie
Qui brûle notre ville.

1938

Anthologie de la poésie yiddish. Le miroir d’un peuple. Traduction : Charles Dobzynski. Poésie / Gallimard n°352. 2000.

Mordehaï Gebirtig. Plaque commémorative à Cracovie.


Mordehaï Gebirtig, de son vrai nom Bertig, est né le 4 mai 1877 à Cracovie. Il est tué avec sa seconde femme lors de l’Aktion dite du « jeudi sanglant » menée par les nazis dans le ghetto de Cracovie. Toute sa famille perdra la vie dans le camp d’extermination de Belzec. Ébéniste, musicien, homme de théâtre, il a mis lui-même en musique nombre de ses poèmes. C’est un des derniers bardes de l’Europe centrale (Brodersinger). de l’Europe centrale.

https://www.facebook.com/andre.markowicz/posts/candidaturesdabord-cette-impression-de-salet%C3%A9-pas-seulement-pr%C3%A9sente-mais-surtou/4576205135925096/

Juan Ramírez de Lucas – Federico García Lorca

Juan Ramírez de Lucas (Albacete, 1917-Madrid, 2010) aurait été à l’origine des Sonnets de l’amour obscur. Celui que Federico surnommait “El rubio de Albacete” avait alors 19 ans. Il était étudiant et apprenti-acteur dans le Club théâtral Anfistora. Il fut plus tard critique d’art et d’architecture pour les revues Arquitectura de Madrid et Arte y Cemento de Bilbao et le journal ABC.

El País du 5 juillet 2026 annonce la publication en octobre de Recuerdos. Breve historia de un amor de Juan Ramírez de Lucas (Seix Barral. Édition préparée par Christopher Maurer y Víctor Fernández). Il s’agit du journal intime de cet homme et de ses cahiers. Il avait gardé le silence pendant plus de soixante-dix ans.

“Con cerca de 70 años transcurridos si he decidido ahora comenzar este relato es porque considero que estos dolorosos recuerdos no deben quedar solo escondidos en lo más recóndito y secreto de mi vida, pues todo lo que perteneció —de una manera u otra— a la personalidad de uno de los más excelsos, decisivos, permanentes poetas españoles tiene un interés general histórico y no debe quedar recluido en el santuario íntimo de quien tuvo la inmensa fortuna de convivir con el POETA”. (Première page du Journal)

“Muchas resistencias he tenido que vencer para llegar a esta decisión presente, pues siempre mi dolor fue exclusivamente mío, sin posibles consuelos ajenos dadas las especiales circunstancias en las que todo se produjo y también la densa maraña de prejuicios y tabús que envenenaba la vida española de todos aquellos años y los muchos siguientes, que pesaban como losa inamovible sobre mí”.

Le 16 mai 2012, El País avait publié la dernière lettre du poète de Grenade à Juan Ramírez de Lucas. Elle était datée du 18 juillet 1938, jour du coup d’état militaire contre la République. Il lui disait : “No dejes que el río te lleve. Juan, es preciso que vuelvas a reír. A mí me han pasado también cosas gordas, por no decir terribles, y las he toreado con gracia. No te dejes llevar de la tristeza.”

Sur la première de couverture du Journal de Ramírez de Lucas, le prénom Federico est entouré de larmes rouges. Juan a gardé ce secret toute sa vie. Il n’avait jamais rien raconté à personne, pas même à son compagnon.

Dernière lettre de Federico García Lorca à Juan Ramírez de Lucas.

Mi querido Juanito:
He recibido tu carta que aunque triste me ha dado alegría por tener noticias tuyas.
Lo primero que se me ocurre es decirte que como tienes talento debes llevar con talento el enojoso asunto de tu padre. Tu padre no es de tu generación y es lo más natural, no solo el que no te entienda, sino que piense todo lo contrario que tú. Lleva años y años aferrado a unas ideas y a unas normas que te son antagónicas y es natural que choque contigo. Una persona que no tuviera luces, te daría leña para tu fuego; yo te quiero dar agua para tu fuego, flores para tu quemadura. Juan: yo te pido por Dios que sobrelleves a tu padre y le hagas comprender con dulzura y silencio que está equivocado contigo. Si algún canalla o inconsciente le ha contado calumnias tuyas, tú debes hacerle comprender que son calumnias, pero no adoptes actitudes airadas en contra suya. Adopta un aire de gran dignidad hasta que él salga de su ofuscación.
Y desde luego ten fe en ti, nada de desmayos, ten fuerza hijo mío y lee y estudia y piensa que esa tormenta que estás pasando solo servirá para enriquecer tu espíritu. En tu carta hay cosas que no debes, que no puedes pensar. Tú vales mucho y tienes que tener tu recompensa. Piensa en lo que puedas hacer y comunícamelo enseguida para ayudarte en lo que sea. Pero obra con cautela. Estoy muy preocupado contigo pero como te conozco sé que vencerás todas las dificultades porque te sobra energía, gracia y alegría, como decimos los flamencos para parar un tren.
Yo pienso mucho en ti y esto lo sabes tú sin necesidad de decírtelo pero con silencio y entre líneas tú debes leer todo el cariño que te tengo y toda la ternura que almacena mi corazón.
Solo tengo una obsesión y es que quisiera meterte en la cabeza la actitud que debes guardar, llena de fuerza y de astucia para contrarrestar la actitud equivocada de tu padre que tú tienes que encauzar con talento y hombría y respeto.
Conmigo cuentas siempre. Yo soy tu mejor amigo y que te pide que seas político y no dejes que el río te lleve. Juan: Es preciso que vuelvas a reír. A mi me han pasado también cosas gordas por no decir terribles y las he toreado con gracia. No te dejes llevar de la tristeza. Tienes muchas cosas y el mundo aunque nos viera es hermoso.
Bien sabes lo mucho que yo te quiero y por eso te aconsejo prudencia y bien hacer.
No vuelvas a desesperarte. Es de gente débil y tú debes recordar en todo momento que eres un verdadero hombre. Dime todos tus proyectos.
Yo empiezo ahora a trabajar de nuevo y tengo un espíritu caluroso en buena disposición para aconsejarte.
Muchos recuerdos a “tus hijos te formaron” y tú recibe un abrazo cariñoso de este gordinflón poético que tanto te quiere.
Federico
Estoy en mi huerta. El día 18 es día de mi Santo.
Escríbeme enseguida y ¡por Dios! que estés más contento kiquiriquí.
¡Ya viene Don Berondian Pollino!
Señas Sr. D. Manuel Fernández Montesinos
Para FGL
San Antón 39
Granada

Poème dédié à Juan Ramírez de Lucas.

Romance

Aquel rubio de Albacete
vino, madre, y me miró.
¡No lo puedo mirar yo!
Aquel rubio de los trigos
hijo de la verde aurora,
alto, solo y sin amigos
pisó mi calle a deshora.
La noche se tiñe y dora
de un delicado fulgor
¡No lo puedo mirar yo!
Aquel lindo de cintura
sentí galán sin…
sembró por mi noche obscura
su amarillo jazminero
tanto me quiere y le quiero
que mis ojos se llevó.
¡No lo puedo mirar yo!
Aquel joven de la Mancha
vino, madre, y me miró.
!No lo puedo mirar yo!

L’hispaniste Ian Gibson qui a passé la plus grande partie de sa vie à faire des recherches sur García Lorca n’avait pas réussi à obtenir de Juan Ramírez de Lucas une entrevue quand il était encore en vie. Il a publié chez Aguilar cette année No me encontraron. La fosa de Lorca: crónica de un olvido

Vida, pasión y muerte de Federico García Lorca, 1998.