L’Affiche rouge

Le 21 février 1944, les membres du groupe FTP-MOI de Missak Manouchian sont fusillés au Mont Valérien

La liste suivante des 23 membres du groupe Manouchian exécutés par les Allemands signale par la mention (AR) les dix membres que les Allemands ont fait figurer sur l’affiche rouge:
– Celestino Alfonso (AR), Espagnol, 27 ans
– Olga Bancic, Roumaine, 32 ans (seule femme du groupe, décapitée en Allemagne le 10 mai 1944)
– Joseph Boczov [József Boczor; Wolff Ferenc] (AR), Hongrois, 38 ans – Ingénieur chimiste
– Georges Cloarec, Français, 20 ans
– Rino Della Negra, Italien, 19 ans
– Thomas Elek [Elek Tamás] (AR), Hongrois, 18 ans – Étudiant
– Maurice Fingercwajg (AR), Polonais, 19 ans
– Spartaco Fontano (AR), Italien, 22 ans
– Jonas Geduldig, Polonais, 26 ans
– Emeric Glasz [Békés (Glass) Imre], Hongrois, 42 ans – Ouvrier métallurgiste
– Léon Goldberg, Polonais, 19 ans
– Szlama Grzywacz (AR), Polonais, 34 ans
– Stanislas Kubacki, Polonais, 36 ans
– Cesare Luccarini, Italien, 22 ans
– Missak Manouchian (AR), Arménien, 37 ans
– Armenak Arpen Manoukian, Arménien, 44 ans
– Marcel Rajman (AR), Polonais, 21 ans
– Roger Rouxel, Français, 18 ans
– Antoine Salvadori, Italien, 24 ans
– Willy Schapiro, Polonais, 29 ans
– Amédéo Usséglio, Italien, 32 ans
– Wolf Wajsbrot (AR), Polonais, 18 ans
– Robert Witchitz (AR), Français, 19 ans

Joseph Epstein, dit Colonel Gilles, le supérieur hiérarchique de Missak Manouchian, est arrêté le même jour que lui lors d’un rendez-vous à la gare d’Evry-Petit-Bourg le 16 novembre 1943. Il est torturé pendant plusieurs mois, puis fusillé au fort du Mont-Valérien avec 28 autres résistants, le 11 avril 1944.

Joseph Eptein

Lettre de Missak Manouchian à sa femme, Mélinée

21 février 1944

Ma chère Méline, ma petite orpheline bien aimée,

Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. On va être fusillé cet après midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, j’y ne crois pas, mais pourtant, je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t’écrire, tout est confus en moi et bien claire en même temps. Je m’étais engagé dans l’armée de la Liberation en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et du but. Bonheur! à ceux qui vont nous survivre et goutter la douceur de la liberté et de la Paix de demain. J’en suis sûre que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoir dignement. Au moment de mourir je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. Chacun aura ce qu’il meritera comme chatiment et comme recompense. Le peuple Allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur ! à tous ! — J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendu heureuse. Jaurais bien voulu avoir un enfant de toi comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre sans faute et avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je lègue à toi et à ta sœur et pour mes neveux. Après la guerre tu pourra faire valoir ton droit de pension de guerre en temps que ma femme, car je meurs en soldat regulier de l’Armée française de la Liberation. Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes ecris qui valent d’être lus. Tu apportera mes souvenirs si possibles, à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades toute à l’heure avec courage et serénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fais mal à personne et si je l’ai fais, je l’ai fais sans haine. Aujourd’hui il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que jai tant aimé que je dirai Adieu! à la vie et à vous tous ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal où qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous à trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendu. Je t’embrasse bien bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaisse de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur.

Adieu.

Ton ami Ton camarade Ton mari Manouchian Michel (djanigt).

P.S. Jai quinze mille francs dans la valise de la Rue de Plaisance. Si tu peus les prendre rends mes dettes et donne le reste à Armène. M.M.
*L’orthographe initiale a été conservée.

Le 5 mars 1955, à l’occasion de l’inauguration de la rue du Groupe Manouchian à Paris 20e, L’Humanité, organe central du parti communiste, publie le poème “Groupe Manouchian” de Louis Aragon. Ce poème est repris l’année suivante par Aragon sous le titre “Strophes pour se souvenir” dans le recueil Le Roman inachevé. En 1959, il est mis en musique et chanté par Léo Ferré sous le titre “L’affiche rouge”.

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Antonio Machado

Statue d’Antonio Machado devant le Lycée de Soria où il enseigna le français pendant 5 ans (1907-1912)

Estos días azules y este sol de la infancia” (Ces jours bleus et ce soleil de l’enfance.) »

Dernier vers d’Antonio Machado retrouvé par son frère dans une poche de son pardessus.

Antonio Machado est mort à 15h30 le 22 février 1939 à Collioure, mercredi des Cendres.

In the Fade (Aus dem Nichts)

Vu dimanche 18 février à La Ferme du Buisson (Noisiel) In the Fade de Fatih Akin.

Titre français et international: In the Fade («Dans le dépérissement»)
Titre original allemand: Aus dem Nichts («Hors du néant, A partir de rien»)
Int: Diane Kruger(Katja Sekerci) Numan Acar ( Nuri) Denis Moschitto (Danilo Fava, l’avocat de Katja) Johannes Krisch (Haberbeck, l’avocat des Möller) Hanna Hilsdorf (Edda Möller) Ulrich Brandhoff (André Möller) Ulrich Tukur (Jürgen Möller, le père d’André Möller) Samia Muriel Chancrin (Birgit, la sœur de Katja)

Synopsis
L’histoire se passe à Hambourg.
La vie de Katja est bouleversée par la mort de son fils (Rocco) d’une dizaine d’années et de son mari kurde (Nuri Sekerci ) lors d’un attentat à la bombe. Elle  l’avait épousé alors qu’il était en prison. Depuis la naissance de leur fils, Nuri a abandonné le trafic de drogue et a fait des études. Il travaille maintenant dans un bureau de traduction et de contrôle d’ affaires fiscales.
Peu de temps avant l’attentat, Katja avait vu une jeune femme blonde quitter les lieux sans cadenasser son vélo.
L’enquête de la police pense d’abord à un acte de vengeance entre trafiquants de drogue. Plus tard, la police arrête deux suspects, André et Edda Möller, un jeune couple de néo-nazis. Les preuves semblent accablantes, mais en raison des doutes du Tribunal, ils sont acquittés. Katja, inconsolable, est d’abord tentée par l’autodestruction, puis suit les coupables en Grèce pour se venger.

Fatih Akin raconte avec efficacité les manquements de l’État, de la justice et de la société allemande en ce qui concerne les attentats perpétrés par les membres du groupuscule néo-nazi  Nationalsozialistischer Untergrund (Parti national-socialiste souterrain-NSU) entre 2000 et 2007 , responsables de l’assassinat de huit immigrés turcs, d’un immigré grec et d’une policière. Il insiste aussi sur les liens entre les différents groupes néo-nazis européens.

Diane Kruger , qui a obtenu le  Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes en mai 2017, incarne parfaitement la détresse de cette femme.

Les critiques sans nuances d’une grande partie presse française (Le Monde, Libération, Télérama et même Positif) me semble caricaturales. Le film est loin d’être parfait (effets trop appuyés, utilisation inutile de la caméra à l’épaule ou du ralenti), mais on le regarde sans déplaisir.

Filmographie de Fatih Akin (né en 1973)
– 1998: L’Engrenage (Kurz und schmerzlos).
– 2000: Julie en juillet (Im Juli).
– 2001: Denk ich an Deutschland – Wir haben vergessen zurückzukehren (documentaire).
– 2002: Solino.
– 2004: Head-On (Gegen die Wand).
– 2005: Crossing the Bridge – The Sound of Istanbul (documentaire).
– 2007: De l’autre côté (Auf der anderen Seite).
– 2009: Soul Kitchen.
– 2012: Polluting Paradise (Müll im Garten Eden) (documentaire).
– 2014: The Cut.
– 2016: Tschick.
– 2017: In the Fade (Aus dem Nichts).

Je n’avais vu jusqu’à présent de ce réalisateur que Head-On (Ours d’or au Festival de Berlin) et De l’autre côté ( Prix du scénario au Festival de Cannes) qui m’avaient paru de bons films. D’autres metteurs en scène allemands comme Volker Schlöndorff (Diplomatie, La Mer à l’aube) Margarethe von Trotta (Hannah Arendt) Edgar Reitz (Heimat- 1: Chronique d’un rêve, Heimat-2: L’Exode) ou Christian Petzold (Barbara, Phoenix) m’intéressent cependant davantage.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19571924&cfilm=231371.html

Lignes de vie (Sheila Hicks)

Sheila Hicks

Une grande découverte hier au Centre Pompidou: L’exposition Sheila Hicks Lignes de vie 7 février-30 avril 2018. Je ne connaissais du tout pas cette artiste. Les articles de Libération et du Monde avaient attiré mon attention.

Sheila Hicks est née à Hastings (Nebraska) en 1934. Elle étudia à l’université de Yale (Connecticut) durant les années 50 auprès de Joseph Albers (1888-1976), un des piliers du Bauhaus, puisqu’il y enseigna d’octobre 1923 à avril 1933. Sheila Hicks découvrit alors les œuvres d’Anni Albers (1899-1994), artiste textile. Cette dernière, passée maître dans l’art du tissage et de la conception textile, s’est imposée comme la plus grande artiste du XX ème siècle dans cet art.

Sheila Hicks  se destinait à la peinture, mais découvrit les textiles du Pérou précolombien. Elle parcourut le Mexique, l’Amérique du Sud, s’initiant aux techniques des tisserands indigènes. Sheila Hicks écrivit une thèse sur les textiles pré-incas et passa sa jeunesse entre le Chili et le Mexique.

Depuis 1964, elle est installée en France.

L’œuvre de Sheila Hicks se situe entre la tapisserie et la sculpture. Elle utilise la laine, le coton et la soie. Aux fils de trame elle ajoute parfois de grosses mèches qui retombent en milieu de panneau sous forme de pompons ou de tresses d’un aspect précieux, quand il s’agit de soie — ou au contraire sauvage, lorsqu’elle travaille la laine brute.

Elle fabrique aussi ce qu’elle appelle des « cordes » et qu’elle fixe sur des fonds tissés ; quand elle les laisse pendre librement, ou quand elle assemble des écheveaux, elle crée avec des fils des objets à trois dimensions. Sheila Hicks travaille dans un atelier situé au fond d’un passage au cœur du Quartier Latin. Elle dirige une petite équipe concentrée sur la réalisation des pièces, souvent destinées à des intégrations architecturales dans le monde entier.

On retrouve dans l’exposition ses lianes, colonnes et empilements de fibre, aux dimensions parfois architecturales, mais aussi les Minimes, petits tissages entrepris dès 1956. Plus d’une centaine sont réunis dans la belle Galerie 3, niveau 1. Elle appelle ses Minimes une “grammaire générative”;

Parmi les 145 oeuvres, créées entre 1957 et aujourd’hui, présentées au Centre Pompidou, figure une vingtaine de pièces données par l’artiste au Musée national d’art moderne.

“Qu’est-ce que mon oeuvre? J’ai étudié la peinture, la sculpture, la photographie et le dessin, mais c’étaient les textiles qui m’attiraient le plus. Je pratique une sorte d’art textile. Je développe des environnements, fabrique des objets avec du fil, tisse des textiles, édifie des sculptures souples, des bas-reliefs; je m’adonne au design et produis des objets utilitaires à partir de fils.”

“Un fil est une ligne qui ne reste pas sur la page, mais que tu tires dans l’espace.”

https://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-396fd474-f6b7-4be5-9623-59758f001720&param.idSource=FR_E-27b1d4efccc4f9fe56a6b046a516fa7f

https://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-f46118b88747d94443e902f6a88bd0&param.idSource=FR_P-3951de7cfa54222450256b7ae70a5

La Edad de Oro (L’ Age d’Or) Don Quijote

Don Quichotte v 1868 Munich Neue Pinakothek

DISCURSO DE LA EDAD DE ORO: Primera parte, capítulo XI.
(Don Quijote De la Mancha, Miguel de Cervantes)

“Después que don Quijote hubo bien satisfecho su estómago, tomó un puño de bellotas en la mano y, mirándolas atentamente, soltó la voz a semejantes razones:
– Dichosa edad y siglos dichosos aquellos a quien los antiguos pusieron nombre de dorados, y no porque en ellos el oro, que en esta nuestra edad de hierro tanto se estima, se alcanzase en aquella venturosa sin fatiga alguna, sino porque entonces los que en ella vivían ignoraban estas dos palabras de tuyo y mío. Eran en aquella santa edad todas las cosas comunes: a nadie le era necesario para alcanzar su ordinario sustento tomar otro trabajo que alzar la mano y alcanzarle de las robustas encinas, que liberalmente les estaban convidando con su dulce y sazonado fruto. Las claras fuentes y corrientes ríos, en magnífica abundancia, sabrosas y transparentes aguas les ofrecían. En las quiebras de las peñas y en lo hueco de los árboles formaban su república las solícitas y discretas abejas, ofreciendo a cualquiera mano, sin interés alguno, la fértil cosecha de su dulcísimo trabajo. Los valientes alcornoques despedían de sí, sin otro artificio que el de su cortesía, sus anchas y livianas cortezas, con que se comenzaron a cubrir las casas, sobre rústicas estacas sustentadas, no más que para defensa de las inclemencias del cielo. Todo era paz entonces, todo amistad, todo concordia: aún no se había atrevido la pesada reja del corvo arado a abrir ni visitar las entrañas piadosas de nuestra primera madre; que ella sin ser forzada ofrecía, por todas las partes de su fértil y espacioso seno, lo que pudiese hartar, sustentar y deleitar a los hijos que entonces la poseían. Entonces sí que andaban las simples y hermosas zagalejas de valle en valle y de otero en otero, en trenza y en cabello, sin más vestidos de aquellos que eran menester para cubrir honestamente lo que la honestidad quiere y ha querido siempre que se cubra, y no eran sus adornos de los que ahora se usan, a quien la púrpura de Tiro y la por tantos modos martirizada seda encarecen, sino de algunas hojas verdes de lampazos y yedra entretejidas, con lo que quizá iban tan pomposas y compuestas como van agora nuestras cortesanas con las raras y peregrinas invenciones que la curiosidad ociosa les ha mostrado. Entonces se decoraban los concetos amorosos del alma simple y sencillamente, del mesmo modo y manera que ella los concebía, sin buscar artificioso rodeo de palabras para encarecerlos. No había la fraude, el engaño ni la malicia mezcládose con la verdad y llaneza. La justicia se estaba en sus proprios términos, sin que la osasen turbar ni ofender los del favor y los del interese, que tanto ahora la menoscaban, turban y persiguen. La ley del encaje aún no se había sentado en el entendimiento del juez, porque entonces no había qué juzgar ni quién fuese juzgado. Las doncellas y la honestidad andaban, como tengo dicho, por dondequiera, sola y señera, sin temor que la ajena desenvoltura y lascivo intento le menoscabasen, y su perdición nacía de su gusto y propia voluntad. Y agora, en estos nuestros detestables siglos, no está segura ninguna, aunque la oculte y cierre otro nuevo laberinto como el de Creta; porque allí, por los resquicios o por el aire, con el celo de la maldita solicitud, se les entra la amorosa pestilencia y les hace dar con todo su recogimiento al traste. Para cuya seguridad, andando más los tiempos y creciendo más la malicia, se instituyó la orden de los caballeros andantes, para defender las doncellas, amparar las viudas y socorrer a los huérfanos y a los menesterosos. Desta orden soy yo, hermanos cabreros, a quien agradezco el gasaje y buen acogimiento que hacéis a mí y a mi escudero. Que aunque por ley natural están todos los que viven obligados a favorecer a los caballeros andantes, todavía, por saber que sin saber vosotros esta obligación me acogistes y regalastes, es razón que, con la voluntad a mí posible, os agradezca la vuestra.”

Une partie traduite en français par Aline Schulman (Le Seuil, Collection Points)
“Heureuse époque, siècles bénis que les Anciens ont nommés l’âge d’or ! Et non point parce que ce métal, tant estimé en ce siècle de fer qu’est le nôtre, se trouvait facilement, mais parce que ceux qui vivaient alors ignoraient le sens de ces deux mots: tien et mien. En ces temps bénis, tout était commun à tous. Pour trouver sa nourriture, il suffisait à l’homme de lever la main pour cueillir le fruit doux et savoureux que le chêne robuste lui tendait gracieusement. Les sources claires, les rivières rapides lui offraient, dans une généreuse abondance, une eau transparente et pure. Aux fentes des rochers, aux creux des troncs, s’établissaient les abeilles laborieuses, abandonnant au premier venu, sans rien exiger en retour, leur fertile et délicieuse récolte. Le chêne-liège se dépouillait, sans autre incitation que la courtoisie, de son écorce légère ; c’est elle qui servit à couvrir les premières cabanes, érigées sur des pieux grossièrement taillés, pour que l’homme pût se défendre des inclémences du ciel. Tout n’était que paix, harmonie et concorde. Le soc pesant et courbe de la charrue n’osait encore ouvrir et fouiller les entrailles bienfaisantes de notre mère originelle, qui, sans y être forcée, offrait toutes les ressources de son sein vaste et fécond pour satisfaire, pour nourrir, pour réjouir ses enfants. Alors les chastes et jolies bergères s’en allaient de vallée en vallée et de colline en colline, cheveux au vent, juste assez vêtues pour couvrir ce que la pudeur exige, et a toujours exigé, que l’on tienne couvert. Elles ne cherchaient pas comme aujourd’hui à rehausser leurs toilettes de pourpre de Tyr, de soie ou de brocart, mais de feuilles vertes de bardane entrelacées à du lierre ; et elles étaient sans doute tout aussi richement et élégamment parées que le sont nos dames de cour avec ces étranges artifices que leur suggèrent l’oisiveté et la coquetterie.

Alors, les sentiments amoureux s’exprimaient aussi simplement que l’âme les avait conçus : nul tour recherché, nul embellissement superflu. La vérité et la sincérité n’avaient à craindre ni la fraude, ni la fourberie, ni la malice. La justice remplissait sa fonction, sans être menacée par l’intérêt et la faveur qui la persécutent et la déshonorent si fréquemment de nos jours. Les juges ne se laissaient point guider par la loi du bon plaisir, car il n’y avait alors rien ni personne à juger. Les jeunes filles et l’innocence marchaient de compagnie, la tête haute, comme je l’ai dit plus haut, sans avoir à redouter les assauts de l’effronté ni l’audace du lascif ; et elles ne pouvaient imputer leur perte qu’à leur propre vouloir et à leur seul désir.”

La Douleur (Emmanuel Finkiel)

La Douleur (Emmanuel Finkiel, 2017)

Vu dimanche 11 février à La Ferme du Buisson (Noisiel) La Douleur d’ Emmmanuel Finkiel.

La France est sous l’Occupation allemande. L’écrivain Robert Antelme, résistant, est arrêté le 1 juin 1944 et déporté à Buchenwald. Son épouse Marguerite, écrivain elle aussi, est tiraillée par l’angoisse de ne pas avoir de ses nouvelles et sa liaison secrète avec son amant Dyonis. Elle rencontre un agent français de la Gestapo, Rabier. Elle est prête à tout pour retrouver son mari. Commence alors une relation ambiguë avec cet homme trouble qui seul peut l’aider. La fin de la guerre et le retour des camps annoncent à Marguerite le début d’une insoutenable attente, lente et silencieuse.

Ce film m’a intéressé et parfois ennuyé. Il m’a semblé long et répétitif. On s’intéresse au personnage de Marguerite Duras et on la déteste. Elle n’est pas authentique du tout. Elle emploie toujours de grosses ficelles, mais dit néanmoins parfois des choses vraies. Elle écrit: «La littérature m’a fait honte.» Cette réflexion vaut aussi pour les adeptes actuels de l’autofiction.

Marguerite Duras commence à écrire ses Cahiers de la guerre (Cahiers de la guerre et autres textes), Pol-Imec 2006 (Folio n°4698) entre 1943 et 1949. Son mari, Robert Antelme, déporté aux camps de Buchenwald et de Dachau, ne sera libéré que grâce à l’intervention providentielle de François Mitterrand en avril 1945. Il était épuisé et malade du typhus. C’est à partir du journal rédigé à cette période qu’en 1980 Marguerite Duras écrit La Douleur (1985, P.O.L. puis Folio n°2469), recueil d’histoires en partie autobiographiques, en partie inventées. La plus longue, La Douleur, est l’histoire de l’attente de son mari. Ce livre, lors de sa parution, m’avait davantage intéressé que L’Amant qui connut pourtant un immense succès, couronné par le Prix Goncourt 1984.

Emmanuel Finkiel a relié dans son scénario deux histoires du recueil: La douleur et Monsieur X. dit ici Pierre Rabier. Il est en gros fidèle au texte de la romancière, même s’il supprime les dernières pages de La Douleur qui, selon lui, n’étaient pas filmables car Robert Antelme avait atteint le dernier degré avant la mort. Le metteur en scène montre la honte, la souffrance, l’amour, la haine, la perversité, la dépendance. Marguerite s’enferme dans cette souffrance. L’absence devient concrète alors qu’elle est toujours très entourée. Ses rapports avec Dionys Mascolo sont souvent brutaux et ambigus. Il finit par lui dire: «Êtes-vous plus attachée à votre douleur ou à Robert Antelme?» La Libération de Paris ne change rien à ce qu’elle ressent. Son mari est absent, il est aimé. Quand il revient, elle ne peut ni ne veut le voir. Elle n’aime plus Robert. Elle en aime un autre. «Je savais qu’il savait qu’à chaque heure de chaque jour, je le pensais: «Il n’est pas mort au camp de concentration.»

Emmanuel Finkiel représente Paris de manière à la fois réaliste et irréelle. Il parvient à noircir les édifices, mais abuse des longues focales, du flou. Cela tourne au procédé, ce qui devient gênant pour le spectateur.

« Au fond, on ne fait rien d’autre que des documentaires. » (Positif, janvier 2018)
« – Par quoi vos films sont-ils obsédés ? – Par le manque.» (Télérama, 11/04/2012)

Filmographie d’Emmanuel Finkiel (né en 1961)

Assistant de Jean-Luc Godard et de Krzysztof Kieślowski. Professeur à la Fémis.
– 1999: Voyages. (Prix Louis Delluc. César du meilleur premier film)
– 2006: En marge des jours – TV
– 2009: Nulle part, terre promise (Prix jean Vigo)
– 2012: Je suis
– 2016: Je ne suis pas un salaud
– 2017 :La Douleur

Pierre Rabier, en réalité Charles Delval, sera jugé et fusillé au début de 1945. Marguerite Duras témoignera deux fois à son procès: une fois à charge, et l’autre en sa faveur.

La Shoah est évoqué par l’intermédiaire du personnage de Madame Katz qui attend le retour de sa fille handicapée. Marguerite Duras ne parle presque jamais du sort des Juifs. Robert Antelme (1917-1990), lui, sera l’auteur de plusieurs ouvrages, dont un livre de référence sur les camps de concentration: L’Espèce humaine, paru en 1947 aux éditions de la Cité Universelle (aujourd’hui, Gallimard, collection Tel). Le livre est dédié à Marie-Louise, sa sœur, morte en déportation.

Robert Antelme, L’Espèce humaine.
«L’homme n’est rien d’autre qu’une résistance absolue, inentamable, à l’anéantissement.»
Il n’y a pas de différence de nature entre le régime “normal” d’exploitation de l’homme et celui des camps. Le camp est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent encore tant de peuples.»

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19575874&cfilm=253410.html

Le vin

Portrait de Charles Baudelaire (Gustave Courbet) 1848-49

L’âme du vin (Charles Baudelaire)

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles:
“Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité!

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content;

J’allumerai les yeux de ta femme ravie;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! ”

Les Fleurs du mal, 1857.

Isla Negra Café Restaurante El rincón del poeta Oda al vino (Pablo Neruda)

ODA AL VINO (Pablo Neruda)

Vino color de día,
vino color de noche,
vino con pies de púrpura
o sangre de topacio,
vino,
estrellado hijo
de la tierra,
vino, liso
como una espada de oro,
suave
como un desordenado terciopelo,
vino encaracolado
y suspendido,
amoroso,
marino,
nunca has cabido en una copa,
en un canto, en un hombre,
coral, gregario eres,
y cuando menos, mutuo.
A veces
te nutres de recuerdos
mortales,
en tu ola
vamos de tumba en tumba,
picapedrero de sepulcro helado,
y lloramos
lágrimas transitorias,
pero
tu hermoso
traje de primavera
es diferente,
el corazón sube a las ramas,
el viento mueve el día,
nada queda
dentro de tu alma inmóvil.
El vino
mueve la primavera,
crece como una planta la alegría,
caen muros,
peñascos,
se cierran los abismos,
nace el canto.
Oh tú, jarra de vino, en el desierto
con la sabrosa que amo,
dijo el viejo poeta.
Que el cántaro de vino
al beso del amor sume su beso.

Amor mio, de pronto
tu cadera
es la curva colmada
de la copa,
tu pecho es el racimo,
la luz del alcohol tu cabellera,
las uvas tus pezones,
tu ombligo sello puro
estampado en tu vientre de vasija,
y tu amor la cascada
de vino inextinguible,
la claridad que cae en mis sentidos,
el esplendor terrestre de la vida.

Pero no sólo amor,
beso quemante
o corazón quemado
eres, vino de vida,
sino
amistad de los seres, transparencia,
coro de disciplina,
abundancia de flores.
Amo sobre una mesa,
cuando se habla,
la luz de una botella
de inteligente vino.
Que lo beban,
que recuerden en cada
gota de oro
o copa de topacio
o cuchara de púrpura
que trabajó el otoño
hasta llenar de vino las vasijas
y aprenda el hombre oscuro,
en el ceremonial de su negocio,
a recordar la tierra y sus deberes,
a propagar el cántico del fruto.

Odas elementales, 1954.

Buenos Aires Café Tortoni Jorge Luis Borges

Soneto del vino (Jorge Luis Borges)

¿En qué reino, en qué siglo, bajo qué silenciosa
Conjunción de los astros, en qué secreto día
Que el mármol no ha salvado, surgió la valerosa
Y singular idea de inventar la alegría?

Con otoños de oro la inventaron. El vino
Fluye rojo a lo largo de las generaciones
Como el río del tiempo y en el arduo camino
Nos prodiga su música, su fuego y sus leones.

En la noche del júbilo o en la jornada adversa
Exalta la alegría o mitiga el espanto
Y el ditirambo nuevo que este día le canto

Otrora lo cantaron el árabe y el persa.
Vino, enséñame el arte de ver mi propia historia
Como si ésta ya fuera ceniza en la memoria,

El otro, el mismo, 1964.

Georges Bernanos

“Je pense depuis longtemps déjà que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles de la vengeance qu’elle s’attire…mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public. Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles.”

Journal d’un curé de campagne” (1936)

Jean Fautrier Matière et Lumière

Du 26 janvier au 20 mai 2018, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris rend hommage à Jean Fautrier (1898-1964), à travers une grande rétrospective.

Exposition vue mardi 6 février avec mes amis de toujours E. et P.

Biographie
Jean Fautrier est né à Paris en 1898. A la mort de son père, il part à Londres avec sa mère d’origine irlandaise.  Il fera ses études d’art à la Royal Academy of Arts de Londres à partir de 1912. Il est mobilisé dans l’armée française et est gazé.  Il revient à Paris en 1920. Influencé par la peinture expressionniste, il peint alors des tableaux de facture réaliste. Jean Fautrier peint et dessine des portraits, des nus, des bêtes écorchées. Sa première exposition personnelle sera organisée en 1924. Il intéresse des galeristes connus comme Jeanne Castel, Paul Guillaume et Léopold Zborowski.

Dès 1925, Jean Fautrier devient le véritable précurseur de l’art informel (Jean Dubuffet 1901-1985, Wols 1913-1951). Il traverse une période de recherche qu’il qualifiera de « saison en enfer » et réalise une œuvre lyrique, des séries de paysages, de nus noirs dont Jean Paulhan dira qu’ils sont « plus nus que nature ».

Ses quelques succès en peinture ne lui suffisent pas. La crise l’oblige à devenir moniteur de ski à Tignes. En 1934, il crée la une boite de jazz dont il gardera la gestion jusqu’en 1939. De temps en temps, il continue cependant de peindre.

il noue des liens d’amitié avec André Malraux,  Francis Ponge, Paul Eluard, Georges Bataille, Jean Paulhan et André Dubuffet.

Pendant la seconde guerre mondiale, Jean Fautrier revient à Paris. Il se cache à partir de 1943 et habite la maison de Chateaubriand dans la Vallée aux Loups. Il entreprend une série de collages matiéristes, de dessins peints à l’huile sur papier. Ces travaux constituent « Otages » et « Massacres », un ensemble de portraits où l’artiste se veut témoin de la mémoire des victimes. L’historien d’art Michel Ragon les décrit ainsi: ” Chaque tableau était peint de la même manière. Sur un fond vert d’eau, une flaque de blanc épais s’étalait. Un coup de pinceau indiquait la forme du visage. Et c’était tout.” Il renoue avec le succès à partir de son exposition d’ octobre-novembre 1945 à la galerie de René Drouin, place Vendôme à Paris.

Dans les années 50, il reprend des séries de paysages sombres, de sanguines, de sculptures, de lithographies et de gravures. L’artiste,  solitaire, à la marge, travaille ses oeuvres comme une chair vivante. Il reçoit le grand prix de la Biennale de Venise en 1960.

Jean Fautrier meurt en 1964 à Châtenay-Malabry (France).

La peinture de Fautrier repose sur la matière, souvenir du sujet et réalité.

cf. Jean Paulhan “Fautrier l’enragé” (Gallimard, 1962)

Le poète Francis Ponge, un de ses grands admirateurs, écrivait à son propos : « Chacun de ses tableaux s’ajoute à la réalité avec vivacité, résolution, naturel. »

«Cela tient du pétale de rose et de la tartine de camembert»

“Le fusillé remplacé le crucifié. L’homme anonyme remplace le Christ des tableaux.”

Les Otages de Jean Fautrier (4 février 1962). Le peintre est interviewé par l’historien d’art et écrivain Michel Ragon.

https://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu06407/les-otages-de-jean-fautrier.html