Pablo Neruda – Vicente Aleixandre

Madrid depuis la terrasse du Cercle des Beaux-Arts.

Le poète chilien Pablo Neruda (1904-1973. Prix Nobel de littérature 1971) devient diplomate en 1927. Il occupe successivement des postes de consul à Rangoun (Birmanie), Colombo (Sri Lanka), Batavia (aujourd’hui Jakarta en Indonésie), Calcutta (Inde), puis Buenos Aires. Á partir de 1935, il est consul en Espagne, d’abord à Barcelone, puis à Madrid.

Son séjour à Madrid sera une expérience décisive dans sa vie et dans son oeuvre. Témoin des premières batailles et des bombardements meurtriers lors de la guerre civile, il est évacué vers la France en 1937. Il fonde alors le Comité hispano-américain pour le soutien à l’Espagne avec César Vallejo et l’Alliance des intellectuels chiliens pour la défense de la culture. En 1939, mandaté par le président chilien Pedro Aguirre Cerda, il organise le départ de 2400 réfugiés espagnols à bord du cargo Winnipeg.

Il découvre son attachement à l’Espagne, à sa culture. Cette expérience inoubliable devient pour lui vitale. La perte de ses amis Federico García Lorca y Miguel Hernández le déchire totalement.

Le souvenir de la ville perdue grandit avec le temps. Le poète souffre d’un véritable exil. Dans Memorial de Isla Negra (1964), l’impossibilité de revoir Madrid à cause de la dictature franquiste responsable de la mort de ses amis, est une souffrance. Il évoque le paysage, la ville, les rues, les boutiques des artisans et leurs produits, les tavernes, le bruit des enfants, l’odeur du pain qui sort des boulangeries, les chariots et l’ami poète, jamais revu, Vicente Aleixandre. Ce paradis perdu est toujours présent dans son esprit.

¡Ay! mi ciudad perdida

Me gustaba Madrid y ya no puedo
verlo, no más, ya nunca más, amarga
es la desesperada certidumbre
como de haberse muerto uno también al tiempo
que morían los míos, como si se me hubiera
ido a la tumba la mitad del alma,
y allí yaciere entre llanuras secas,
prisiones y presidios,
aquel tiempo anterior cuando aún no tenía
sangre la flor, coágulos la luna.
Me gustaba Madrid por arrabales,
por calles que caían a Castilla
como pequeños ríos de ojos negros:
era el final de un día
calles de cordeleros y toneles,
trenzas de esparto como cabelleras,
duelas arqueadas desde
donde
algún día
iba a volar el vino a un ronco reino,
calles de los carbones,
de las madererías,
calles de las tabernas anegadas
por el caudal
del duro Valdepeñas
y calles solas, secas, de silencio
compacto como adobe,
e ir y saltar los pies sin alfabeto,
sin guía, ni buscar, ni hallar, viviendo
aquello que vivía
callando con aquellos
terrones, ardiendo
con las piedras
y al fin callado el grito de una ventana, el canto
de un pozo, el sello
de una gran carcajada
que rompía
con vidrios
el crepúsculo, y aún
más acá,
en la garganta
de la ciudad tardía,
caballos polvorientos,
carros de ruedas rojas,
y el aroma
de las panaderías al cerrarse
la corola nocturna
mientras enderezaba mi vaga dirección
hacia Cuatro Caminos, al número
3
de la calle Wellingtonia
en donde me esperaba
bajo dos ojos con chispas azules
la sonrisa que nunca he vuelto a ver
en el rostro
– plenilunio rosado –
de Vicente Aleixandre
que dejé allí a vivir con sus ausentes.

Memorial de Isla Negra, 1964.

Aïe! Ma ville perdue

J’aimais Madrid et maintenant je ne peux plus
le voir, non, plus jamais, plus jamais plus, ô certitude
désespérée aussi amère
que d’être mort moi-même au moment où mouraient
les miens ou que d’avoir porté en terre
la moitié de mon âme,
comme si là-bas dans les plaines sèches,
les prisons et les bagnes,
gisait ce temps d’avant, ce temps
où la fleur n’avait pas de sang ni de caillots la lune.
J’aimais Madrid pour ses faubourgs,
pour ses rues qui allaient se jeter en Castille
comme de minces rivières aux yeux noirs:
c’était par un jour finissant:
des rues de cordiers, de tonneaux
et de tresses d’alfa comme des chevelures,
de douves arquées
d’où
un jour
le vin s’envolerait vers un rauque royaume,
rues du charbon,
rues des chantiers vendeurs de bois,
rues des tavernes inondées
par le flot
du dur valdepeñas,
rues solitaires, sèches, au silence compact
de brique crue,
et les pieds qui vont et qui sautent, sans alphabet,
sans guide, sans chercher ni trouver, vivant
cela qui vivait bouche close
avec
ces mottes, brûlant
avec les pierres
et enfin, quand se taisait le cri d’une fenêtre, le chantier d’un puits, le sceau
d’un grand éclat de rire
qui brisait
de ses vitres
le crépuscule, et encore
plus avant,
dans la gorge
de la ville tardive,
des chevaux couverts de poussière,
des voitures aux roues écarlates,
et le parfum
des boulangeries quand se refermait
la corolle nocturne
tandis que je modifiais mon vague chemin
vers Cuatro Caminos, vers ce
3,
rue Wellingtonia
où m’attendait
sous deux yeux d’étincelles bleues
le sourire que je n’ai plus jamais revu
sur le visage
– rose lune pleine –
de Vicente Aleixandre
que j’ai laissé là-bas vivre avec ses absents.

Mémorial de l’Île Noire, 1970. Gallimard. Traduction: Claude Couffon.

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