“Les Adieux et autres poèmes” est le dernier recueil de poèmes paru du vivant d’Aragon. Ce sont des poèmes publiés entre 1958 et 1979, dispersés dans des revues et ailleurs. Aragon est âgé et souffrant. C’est Jean Ristat qui assiste Aragon et est l’artisan de cette entreprise de “recollection”. Aragon a choisi le titre faisant allusion à la sonate de Beethoven.
VII
Un jour vient que le temps ne passe plus
Il se met au travers de notre gorge
On croirait avaler du plomb
Qu’est-ce en nous qui fait ce soufflet de forge
Un jour vient que le temps est arrêté
Comme un chien devant une perdrix rouge
Changé de corps un coeur déconcerté
Une main tremblant de ce qu’elle touche
Un jour vient ou c’est peut être une nuit
Que le temps se meurt d’une mort humaine
Et la vie alors se réduit au bruit
Dans le ciel d’avions qui se promènent
Un jour vient que rien n’est plus qu’un récit
Rien ne fut rien n’est comme on le raconte
On construit de mots la chair du passé
Au poignet des gens ont gelé leurs montres
Un jour vient que tout n’est qu’un à-peu-près
Faux-semblant miroir masque épouvantail
Tout pour vous se vend au plus vil prix
Brocanteurs du temps au soir des batailles
Charognards le poids de votre genou
Le toucher de vos doigts profanatoires
un discours jeté comme un drap sur vous
C’est cela que vous appelez l’Histoire
Les Adieux et autres poèmes. Poèmes des années soixante. 1982.
J’ai relu un peu par hasard certains poèmes de Pierre Reverdy (1889 – 1960). Ce poète était tenu en haute estime par André Breton.
En février 1924, les éditions Gallimard publient dans leur nouvelle collection Les Documents bleus , sous le titre Les pas perdus, un recueil de vingt-quatre articles d’André Breton écrits entre 1917 (Guillaume Apollinaire) et 1923 (La confession dédaigneuse). Ils avaient précédemment été publiés, en revue – surtout dans Littérature, dirigée par Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault – et pour des expositions (Giorgio de Chirico, Max Ernst et Francis Picabia). C’est la première fois qu’un livre d’André Breton était publié par un grand éditeur.
On y trouve Caractères de l’évolution moderne et ce qui en participe. Il s’agit du texte d’une conférence qu’a faite André Breton le 17 novembre 1922 à l’Ateneo de Barcelone dans le sillage de Francis Picabia. En effet, du 18 novembre au 8 décembre 1922, celui-ci expose aux galeries Dalmau. Le catalogue de l’exposition est préfacé par André Breton et illustré de reproductions en noirs contrecollés. Ce texte annonce Le Surréalisme et la peinture (1928). Il signale l’importance de l’oeuvre de Pablo Picasso, puis de celles de Francis Picabia, Giorgio de Chirico, Marcel Duchamp, Max Ernst.
Optophone I (Francis Picabia) v 1921-22 Barcelone. Galeries Dalmau. Catalogue de l’exposition Picabia. 18 Novembre – 8 Decembre 1922?
Il parle aussi des poètes et je retiens ce qu’il dit de Pierre Reverdy:
« De tous les poètes vivants, l’un de ceux qui semblent avoir pris sur eux-mêmes, au plus haut point, ce recul qui manque tellement à Apollinaire, l’un de ceux dont la vie doit passer pour la mieux exempte de cette platitude qui est la monnaie courante de l’action littéraire (et cela ce reconnaît à ce que, de son temps, il paraît voué à l’extrême solitude), c’est Pierre Reverdy. Dans son œuvre où le mystère moderne un moment se concentre, on parle à mots couverts de ce que personne ne sait et cela ne serait rien si, avec Reverdy, le mot le plus simple ne naissait sans cesse à une existence figurée jusqu’à se perdre dans l’indéfini.
Le soir couchant ferme la porte Nous sommes au bord du chemin Dans l’ombre près du ruisseau où tout se tient.
A mon sens, il est certain qu’une telle attitude, jusqu’ici purement statique et contemplative, ne se suffit pas à elle-même. Mais elle me paraît de nature à impliquer une action que Reverdy, si, comme je le crois, il n’est pas le prisonnier d’une forme, a beau jeu de mener maintenant pour notre plus grand saisissement.» (Les pas perdus, Gallimard, 1924)
On peut relire entier le poème cité par Breton:
Sur le talus
Le soir couchant ferme une porte
Nous sommes au bord du chemin
Dans l’ombre
près du ruisseau où tout se tient
Si c’est encore une lumière La ligne part à l’infini
L’eau monte comme une poussière
Le silence ferme la nuit
Les ardoises du toit. 1918.
Trois autres pour le plaisir:
Carrefour
S’arrêter devant le soleil Après la chute ou le réveil Quitter la cuirasse du temps Se reposer sur un nuage blanc Et boire au cristal transparent De l’air De la lumière Un rayon sur le bord du verre Ma main déçue n’attrape rien Enfin tout seul j’aurai vécu Jusqu’au dernier matin
Sans qu’un mot m’indiquât quel fut le bon chemin
Les Ardoises du toit, 1918.
Cœur à cœur
Enfin me voilà debout
Je suis passé par là
Quelqu’un passe aussi par là maintenant
Comme moi
Sans savoir où il va
Je tremblais
Au fond de la chambre le mur était noir
Et il tremblait aussi
Comment avais-je pu franchir le seuil de cette porte
On pourrait crier Personne n’entend On pourrait pleurer Personne ne comprend
J’ai trouvé ton ombre dans l’obscurité
Elle était plus douce que toi-même
Autrefois
Elle était triste dans un coin
La mort t’a apporté cette tranquillité
Mais tu parles tu parles encore
Je voudrais te laisser
S’il venait seulement un peu d’air
Si le dehors nous permettait encore d’y voir clair
On étouffe
Le plafond pèse sur ma tête et me repousse
Où vais-je me mettre où partir
Je n’ai pas assez de place pour mourir
Où vont les pas qui s’éloignent de moi et que j’entends
Là-bas très loin
Nous sommes seuls mon ombre et moi
La nuit descend
La Lucarne ovale, 1916.
Toujours là
J’ai besoin de ne plus me voir et d’oublier De parler à des gens que je ne connais pas De crier sans être entendu Pour rien tout seul Je connais tout le monde et chacun de vos pas Je voudrais raconter et personne n’écoute Les têtes et les yeux se détournent de moi Vers la nuit Ma tête est une boule pleine et lourde Qui roule sur la terre avec un peu de bruit
Loin
Rien derrière moi et rien devant
Dans le vide où je descends
Quelques vifs courants d’air
Vont autour de moi
Cruels et froids
Ce sont des portes mal fermées
Sur des souvenirs encore inoubliés
Le monde comme une pendule s’est arrêté
Les gens sont suspendus pour l’éternité
Un aviateur descend par un fil comme une araignée
Tout le monde danse allégé Entre ciel et terre Mais un rayon de lumière est venu De la lampe que tu as oubliée d’éteindre Sur le palier Ah ce n’est pas fini L’oubli n’est pas complet Et j’ai encore besoin d’apprendre à me connaître
La lucarne ovale. 1916.
Pierre Reverdy (Amedeo Modigliani), 1915. Baltimore Museum of Art.
Fais une clef, même petite,
entre dans la maison.
Consens à la douceur, aie pitié
de la matière des songes et des oiseaux.
Invoque le feu, la clarté, la musique
des flancs.
Ne dis pas pierre, dis fenêtre.
Ne sois pas comme l’ombre.
Dis homme, enfant, étoile.
Répète les syllabes
où la lumière est heureuse et s’attarde.
Répète encore : homme, femme, enfant.
Là où plus jeune est la beauté.
Blanc sur blanc. 1988. Traduit du portugais par Michel Chandeigne.
Faz uma chave, mesmo pequena
Faz uma chave, mesmo pequena,
entra na casa.
Consente na doçura, tem dó
da matéria dos sonhos e das aves.
Invoca o fogo, a claridade, a música dos flancos. Não digas pedra, diz janela. Não sejas como a sombra.
Diz homem, diz criança, diz estrela. Repete as sílabas onde a luz é feliz e se demora.
Volta a dizer: homem, mulher, criança. Onde a beleza é mais nova.
Branco no Branco. 1984.
Avec la mer
J’apporte la mer entière dans ma tête De cette façon Qu’ont les jeunes femmes D’allaiter leurs enfants ; Ce qui ne me laisse pas dormir, Ce n’est pas le bouillonnement de ses vagues, Ce sont ces voix Qui, sanglantes, se lèvent de la rue Pour tomber à nouveau, Et en se traînant Viennent mourir à ma porte.
Anthologie de la poésie portugaise contemporaine 1935-2000, Traduit du portugais par Michel Chandeigne.
Com o mar
Trago o mar todo na cabeça daquele modo que as mulheres novas dao de mamar aos filhos; o que me nao deixa dormir nao é o marulho das suas vagas, sao essas vozes que da rua se levantam a sangrar para voltarema cair, e rastejando vêm morrer à minha porta.
Le poète portugais Eugénio de Andrade (de son vrai nom José Fontinhas) est né le 19 janvier 1923 à Póvoa de Atalaia (province de Beira Baixa). Il est d’origine paysanne. Après la séparation de ses parents, il passe son enfance avec sa mère dans son village natal. Tous deux s’installent ensuite à Lisbonne (1932-1943).
Il travaille comme fonctionnaire (inspecteur administratif des services médicaux sociaux) de 1947 à 1950, d’abord à Lisbonne , puis à Porto de 1950 à 1983.
Il est l’un des poètes les plus importants de l’après-guerre au Portugal.
Il a reçu le prix Camões de la littérature portugaise en 2001.
Il reconnaît l’influence de poètes comme Gustavo Adolfo Bécquer, San Juan de la Cruz, Fernando Pessoa, Arthur Rimbaud ou Walt Whitman. Il a traduit en portugais Federico García Lorca, Antonio Machado, Juan Ramón Jiménez et Yannis Ritsos.
Il est mort à 82 ans le 13 juin 2005 à Porto des suites d’une longue maladie neurologique.
Principaux ouvrages 1948 As mãos e os frutos (Les Mains et les Fruits) 1974 Escrita da Terra (Écrits de la terre) 1980 Matéria solar (Matière solaire. La Différence, 1986) 1982 O Peso da sombra (Le Poids de l’ombre. La Différence, 1986) 1984 Branco no branco (Blanc sur Blanc. La Différence, 1988) 1987 Vertentes do olhar (Versants du regard et autres poèmes en prose. La Différence, 1990) 1988 O Outro nome da Terra ( L’autre nom de la terre. La Différence, 1990) 1994 Oficio da paciência (Office de la patience. La Différence, 1995) 1995 O sal da língua (Le Sel de la langue. La Différence, 1999) 2000 Poesia [1940-2000]
Matière solaire, Le Poids de l’ombre et Blanc sur blanc. NRF. Poésie /Gallimard n°195. 2004.
«Ma mère est la figure centrale de ma vie. Elle habite ma poésie avec, à gauche, les bergers et, à droite, l’enfant.»
«Depuis que j’étais enfant, je n’ai connu que le soleil et l’eau…J’ai appris que peu de choses sont absolument nécessaires. Ce sont ces choses que ma poésie aime et exalte. La terre et l’eau, la lumière et le vent se sont mêlés pour donner corps à tout amour dont ma poésie est capable.»
André Velter, dans le journal Le Monde, considère qu’ «Eugénio de Andrade est l’un des rares poètes portugais contemporains à avoir imposé sa singularité, à avoir traversé la galaxie Pessoa sans demeurer dans la dépendance de ce fabuleux champ d’extraction mentale.»
Visite hebdomadaire chez Gibert. J’achète quelques livres dont La vie des morts (Gallimard, 2021) de Jean-Marie Laclavetine. J’avais lu son livre précédent Une amie de la famille (Gallimard, 2019). Le 1 novembre 1968, sur les rochers qui surplombent la Chambre d’Amour à Biarritz, sa sœur aînée Annie avait été emportée par une vague. Elle avait vingt ans, lui quinze. Un demi-siècle plus tard, il a pu évoquer ce jour et partir à la recherche d’Annie. Dans ce nouveau livre, il décide de dire à Annie ce que les vivants lui ont raconté d’elle, de lui montrer à quel point elle est restée présente. « La vie des morts ». Les proches décédés continuent de lui parler.
Deux citations en exergue: Pablo Neruda et Tennesse Williams.
On peut y lire quinze vers du deuxième poème de Vaguedivague (Estravagario).
Pido silencio
Ahora me dejen tranquilo.
Ahora se acostumbren sin mí.
Yo voy a cerrar los ojos.
Y sólo quiero cinco cosas,
cinco raíces preferidas.
Una es el amor sin fin.
Lo segundo es ver el otoño.
No puedo ser sin que las hojas
vuelen y vuelvan a la tierra.
Lo tercero es el grave invierno,
la lluvia que amé, la caricia
del fuego en el frío silvestre.
En cuarto lugar el verano
redondo como una sandía.
La quinta cosa son tus ojos,
Matilde mía, bienamada,
no quiero dormir sin tus ojos,
no quiero ser sin que me mires:
yo cambio la primavera
por que tú me sigas mirando.
Amigos, eso es cuanto quiero.
Es casi nada y casi todo.
Ahora si quieren se vayan.
He vivido tanto que un día
tendrán que olvidarme por fuerza,
borrándome de la pizarra:
mi corazón fue interminable.
Pero porque pido silencio
no crean que voy a morirme:
me pasa todo lo contrario:
sucede que voy a vivirme.
Sucede que soy y que sigo.
No será, pues, sino que adentro
de mí crecerán cereales,
primero los granos que rompen
la tierra para ver la luz,
pero la madre tierra es oscura:
y dentro de mí soy oscuro:
soy como un pozo en cuyas aguas
la noche deja sus estrellas
y sigue sola por el campo.
Se trata de que tanto he vivido
que quiero vivir otro tanto.
Nunca me sentí tan sonoro,
nunca he tenido tantos besos.
Ahora, como siempre, es temprano.
Vuela la luz con sus abejas.
Déjenme solo con el día.
Pido permiso para nacer.
Estravagario, 1958.
Je demande le silence
Qu’on me laisse tranquille à présent.
Qu’on s’habitue sans moi à présent.
Je vais fermer les yeux.
Et je ne veux que cinq choses,
cinq racines préférées.
L’une est l’amour sans fin.
La seconde est de voir l’automne.
Je ne peux être sans que les feuilles
volent et reviennent à la terre.
La troisième est le grave hiver,
La pluie que j’ai aimé, la caresse
Du feu dans le froid sylvestre.
Quatrièmement l’été
rond comme une pastèque.
La cinquième chose ce sont tes yeux,
ma Mathilde bien aimée,
je ne veux pas dormir sans tes yeux,
je ne veux pas être sans que tu me regardes:
je change le printemps
afin que tu continues à me regarder.
Amis, voilà ce que je veux.
C’est presque rien et c’est presque tout.
A présent si vous le désirez partez.
J’ai tant vécu qu’un jour
vous devrez m’oublier inéluctablement,
vous m’effacerez du tableau :
mon coeur n’a pas de fin.
Mais parce que je demande le silence
ne croyez pas que je vais mourir :
c’est tout le contraire qui m’arrive
il advient que je vais me vivre.
Il advient que je suis et poursuis.
Ne serait-ce donc pas qu’en moi
poussent des céréales,
d’abord les grains qui déchirent
la terre pour voir la lumière,
mais la terre mère est obscure,
et en moi je suis obscur :
Je suis comme un puits dans les eaux
duquel la nuit dépose ses étoiles
et poursuis seul à travers la campagne.
Le fait est que j’ai tant vécu
que je veux vivre encore autant.
je ne me suis jamais senti si vibrant,
je n’ai jamais eu tant de bécots.
A présent, comme toujours, il est tôt.
La lumière vole avec ses abeilles.
Laissez-moi seul avec le jour.
Je demande la permission de naître.
Vaguedivague, Gallimard, 1971. Traduction de Guy Suarès. Collection Poésie/Gallimard n° 485, 2013.
Santiago de Chile. Quartier Bellavista de la commune de Providencia. La Chascona, maison que Pablo Neruda fit construire pour Matilde Urrutia à partir de 1953. Architecte: Germán Rodríguez Arias. Aujourd’hui siège de la Fondation Pablo Neruda.
Necesito del mar porque me enseña : no sé si aprendo música o conciencia : no sé si es ola sola o ser profundo o sólo ronca voz o deslumbrante suposición de peces y navíos. El hecho es que hasta cuando estoy dormido de algún modo magnético circulo en la universidad del oleaje. No son sólo las conchas trituradas como si algún planeta tembloroso participara paulatina muerte, no, del fragmento reconstruyo el día, de una racha de sal la estalactita y de una cucharada el dios inmenso.
Lo que antes me enseñó lo guardo ! Es aire, incesante viento, agua y arena.
Parece poco para el hombre joven que aquí llegó a vivir con sus incendios, y sin embargo el pulso que subía y bajaba a su abismo, el frío del azul que crepitaba, el desmoronamiento de la estrella, el tierno desplegarse de la ola despilfarrando nieve con la espuma, el poder quieto, allí, determinado como un trono de piedra en lo profundo, substituyó el recinto en que crecían tristeza terca, amontonando olvido, y cambió bruscamente mi existencia : di mi adhesión al puro movimiento.
Memorial de Isla Negra, 1964.
La mer
J’ai besoin de la mer car elle est ma leçon : je ne sais si elle m’enseigne la musique ou la conscience : je ne sais si elle est vague seule ou être profond ou seulement voix rauque ou bien encore conjecture éblouissante de navires et de poissons. Le fait est que même endormi par tel ou tel art magnétique je circule dans l’université des vagues. Il n’y a pas que ces coquillages broyés comme si une planète tremblante annonçait une lente mort, non, avec le fragment je reconstruis le jour, avec le jet de sel, la stalactite, et avec une cuillerée de mer, la déesse infinie.
Ce qu’elle m’a appris, je le conserve ! C’est l’air, le vent incessant, l’eau et le sable.
Cela semble bien peu pour l’homme jeune qui vint ici vivre avec ses feux et ses flammes, et pourtant ce pouls qui montait et descendait à son abîme, le froid du bleu qui crépitait et l’effritement de l’étoile, le tendre éploiement de la vague qui gaspille la neige avec l’écume, le pouvoir paisible et bien ferme comme un trône de pierre dans la profondeur, remplacèrent l’enceinte où grandissait la tristesse obstinée, accumulant l’oubli, et soudain mon existence changea : j’adhérai au mouvement pur.
Mémorial de l’Ile Noire, Gallimard, 1977. Traduction Claude Couffon.
Lu ce matin dans El País deux articles sur le poète andalou Rafael Alberti, un peu oublié aujourd’hui. Sa fondation à Puerto de Santa María (Cádiz) prend l’eau et est criblée de dettes. Plus de vingt après sa mort, sa fille, Aitana Alberti et sa veuve, María Asunción Mateo se disputent encore son héritage. Il y a quelques années nous y étions allés. On ne pouvait pas la visiter. ¡Qué pena ! Je me souviens de lui et de sa première épouse, María Teresa León, (1903-1988), croisés un soir, 198 Rue Saint-Jacques dans les années soixante-dix au Comité d’information et de solidarité avec l’Espagne (CISE). C’était les dernières années du franquisme. Le poète rentra en Espagne le 27 avril 1977, après 38 ans d’exil. Il fut élu député PCE pour la province de Cádiz lors des élections du 15 juin 1977, mais laissa rapidement sa place à Francisco Cabral Oliveros, syndicaliste paysan de Trebujena. Marcos Ana (Fernando Macarro Castillo) (1920-2016), emprisonné pendant 23 ans, avait fondé et dirigé le Comité d’information et de solidarité avec l’Espagne (CISE) dont Pablo Picasso était le président. “Rafael Alberti, un legado cultural en números rojos”
Mars. La mer me manque… Penser à la mer… Voir la mer…
Deux poèmes de Jorge Luis Borges. Merci à Lorenzo Oliván.
El mar
Antes que el sueño (o el terror) tejiera mitologías y cosmogonías, antes que el tiempo se acuñara en días, el mar, el siempre mar, ya estaba y era. ¿Quién es el mar? ¿Quién es aquel violento y antiguo ser que roe los pilares de la tierra y es uno y muchos mares y abismo y resplandor y azar y viento? Quien lo mira lo ve por vez primera, siempre. Con el asombro que las cosas elementales dejan, las hermosas tardes, la luna, el fuego de una hoguera. ¿Quién es el mar, quién soy? Lo sabré el día ulterior que sucede a la agonía.
El otro, el mismo. 1964
La mer
Avant que le rêve (ou la terreur), n’ait tissé mythologies et cosmogonies, avant que le temps n’ait produit les jours, la mer, la mer éternelle, était là et avait été. Qui est la mer ? Quel est cet être violent et ancien qui ronge les piliers soutenant la terre, cette mer une et multiple qui est abîme et gloire et hasard et grand vent ? Qui la regarde la voit pour la première fois, toujours. Avec le saisissement que donnent les choses élémentaires, les belles fins de journées, la lune, un feu de joie. Qui est la mer, qui suis-je ? Je le saurai le jour qui succédera à mon agonie.
L’autre, le même, 1964. Traduction Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra.
El mar
El mar. El joven mar. El mar de Ulises y el de aquel otro Ulises que la gente del Islam apodó famosamente Es-Sindibad del Mar. El mar de grises olas de Erico el Rojo, alto en su proa. y el de aquel caballero que escribía A la vez la epopeya y la elegía de su patria, en la ciénaga de Goa. El mar de Trafalgar. El que Inglaterra cantó a lo largo de su larga historia, el arduo mar que ensangrentó de gloria en el diario ejercicio de la guerra. El incesante mar que en la serena mañana surca la infinita arena.
El oro de los tigres. 1972.
La mer
La mer. La jeune mer. La mer d’Ulysse, Celle de cet autre Ulysse que ceux D’Islam ont surnommé d’un nom fameux : Sindibad de la mer. La mer aux grises Vagues d’Erik le Rouge, haut sur sa proue, Et de ce chevalier qui a chanté Á la fois l’élégie et l’épopée De sa patrie, à Goa et ses boues. La mer de Trafalgar, que l’Angleterre A célébrée au long de son histoire, La dure mer ensanglantée de gloire Jour après jour, dans l’œuvre de la guerre. Au matin calme, la mer intarissable, Et ses sillons dans l’infini du sable.
Retrato de Juan Ramón Jiménez (Daniel Vázquez Díaz) 1916.
Diario de un poeta recién casado, 1916. (Journal d’un poète jeune marié) “Uno de los libros más vivos y renovadores de la poesía española.” (Lorenzo Oliván). Celui-ci cite deux poèmes dont Soledad. J’ai retrouvé deux traductions en français: l’une de Guy Lévis-Mano (1904-1980), poète, traducteur de poètes espagnols, typographe, imprimeur et éditeur ami de René Char depuis 1936; l’autre de Victor Martinez.
René Char dira de Guy Lévis-Mano dans Guy Lévis-Mano, artisan superbe, préface au Catalogue abrégé 1933-1952 des éditions GLM, Paris, 1956, (repris dans René Char, Dans l’atelier du poète, Gallimard, collection « Quarto », Paris, 1996, p. 745.): « Lorsque la passion de donner l’existence à un recueil de poèmes s’unit à la connaissance de la poésie et de l’art d’imprimer, cela nous apporte d’admirables réussites et rétablit l’objet dans sa plénitude durable. Guy Lévis-Mano est le seul aujourd’hui qui satisfasse à ce souci hautain. Il y consacre sa foi, sa compétence, sa générosité et son enthousiasme. […] L’oasis G.L.M. sur la carte de la Poésie, c’est l’oasis des méharistes de fond ! »
Soledad
1 de febrero
En ti estás todo, mar, y sin embargo,
¡qué sin ti estás, qué solo,
qué lejos, siempre, de ti mismo!
Abierto en mil heridas, cada instante,
cual mi frente,
tus olas van, como mis pensamientos,
y vienen, van y vienen,
besándose, apartándose,
en un eterno conocerse,
mar, y desconocerse.
Eres tú, y no lo sabes,
tu corazón te late, y no lo siente…
¡Qué plenitud de soledad, mar solo!
Diario de un poeta recién casado, 1916.
Solitude
Tu es toute en toi, mer, et cependant,
comme tu es sans toi, que tu es seule,
et que lointaine, toujours, de toi-même!
Ouverte de mille blessures, sans cesse,
tel mon front,
tes vagues vont, comme mes pensées,
et viennent, vont et viennent,
se baisant, s’écartant,
en un éternel se connaître,
mer, et ne plus se connaître.
Tu es toi, et tu ne le sais,
ton coeur te bat, et ne le sent pas…
Quelle plénitude en solitude, mer seule!
Journal d’un poète jeune marié. Traduction: Guy Lévis-Mano.
Portrait de Guy Lévis-Mano (Valentine Hugo). 1945.
Solitude
En toi tu es toute, mer, et cependant,
comme tu es sans toi, comme tu es seule,
et loin, toujours, de toi-même!
Ouverte de mille blessures, sans cesse,
tel mon front,
tes vagues vont, comme mes pensées,
et viennent, vont et viennent,
se baisant, s’écartant,
en un éternel se connaître,
mer, et ne plus se connaître éternel.
Tu es toi, et tu ne le sais pas,
ton coeur bat, et il ne le sent pas…
Quelle plénitude solitude, mer seule!
Journal d’un poète jeune marié. 2009. Traduit par Victor Martinez. Librairie La Nerthe éditeur / Collection classique.
Libros sagrados y sobados, libros devorados, devoradores, secretos, en las faltriqueras: Nietzsche, con olor a membrillos, y subrepticio y subterráneo, Gorki caminaba conmigo. Oh aquel momento mortal en las rocas de Víctor Hugo cuando el pastor casa a su novia después de derrotar al pulpo, y El Jorobado de París sube circulando en las venas de la gótica anatomía. Oh, María, de Jorge Isaacs, beso blanco en el día rojo de las haciendas celestes que allí se inmovilizaron con el azúcar mentiroso que nos hizo llorar de puros.
Los libros tejieron, cavaron, deslizaron su serpentina y poco a poco, detrás de las cosas, de los trabajos, surgió como un olor amargo con la claridad de la sal el árbol del conocimiento.
Memorial de Isla Negra, 1964.
Les livres
Livres sacrés et tout écornés, livres dévorés, dévorants, secrets, dans les poches : Nietzsche sentait le coing, et comme en fraude et souterrain Gorki m’accompagnait. Ô ce moment fatal où, sur les rochers de Victor Hugo, le berger marie sa promise après avoir vaincu la pieuvre ou lorsque le Bossu de Notre-Dame circule en volant sur les veines de la gothique anatomie. Ô María de Jorge Isaacs, baiser tout blanc dans le jour rouge des haciendas célestes qui s’immobilisèrent avec ce sucre mensonger qui nous fit pleurer, nous étions si purs.
Les livres tissèrent, creusèrent,
déroulèrent leur serpentin
et peu à peu, derrière
les choses, les travaux,
surgit comme une odeur amère
et avec la clarté du sel
l’arbre du savoir.
Mémorial de l’Île Noire, Gallimard, 1970. Traduction: Claude Couffon.
Hommage au poète et traducteur suisse, décédé le 24 février 2021 à 95 ans.
Il est né le 30 juin 1925 à Moudon, petite ville du canton de Vaud, en Suisse romande. Il vivait à Grignan dans la Drôme depuis 1953 avec sa femme peintre, Anne-Marie Haesler. Il a traduit Goethe, Friedrich Hölderlin (Hypérion), Giacomo Leopardi (Canti), Robert Musil (L’Homme sans qualités) , Rainer Maria Rilke (Elégies de Duino) , Thomas Mann (La Mort à Venise), Ingeborg Bachmann (Malina) Giuseppe Ungaretti (Vie d’un homme, Poésie 1914-1970), Carlo Cassola (La Coupe de bois), Luis de Góngora (Lessolitudes), Ossip Mandelstam (Simple promesse) mais aussi l’Odyssée d’Homère en vers de quatorze syllabes. Il a consacré beaucoup de d’énergie à la traduction, cette « transaction secrète ». Il a reçu le Grand Prix national de traduction en 1987.
On peut se reporter à ses Œuvres publiées dans la Pléiade de son vivant en 2014.
L’ignorant apparaît sur ce blog le 12 janvier 2019. Il faut aussi relire Que la fin nous illumine.
L’ignorant
Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :
«Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »
Sombre ennemi qui nous combats et nous resserres,
laisse-moi, dans le peu de jours que je détiens,
vouer ma faiblesse et ma force à la lumière :
et que je sois changé en éclair à la fin.
Moins il y a d’avidité et de faconde
en nos propos, mieux on les néglige pour voir
jusque dans leur hésitation briller le monde
entre le matin ivre et la légèreté du soir.
Moins nos larmes apparaîtront brouillant nos yeux
et nos personnes par la crainte garrottées,
plus les regards iront s’éclaircissant et mieux
les égarés verront les portes enterrées.
L’effacement soit ma façon de resplendir,
la pauvreté surcharge de fruits notre table,
la mort, prochaine ou vague selon son désir,
soit l’aliment de la lumière inépuisable.