
Je continue de lire la correspondance entre Jacques Chessex et Jérôme Garcin (Fraternité secrète. Grasset, 2012). Plusieurs passages font allusion à Francis Ponge.
Lettre de Jérôme Garcin à Jacques Chessex.
Paris, le 25.II.77
Passé une heure, à écouter, dans une petite salle pleine de Beaubourg, Ponge réciter quelques poèmes dont le cageot (quelle subtile ironie dans ses intonations !) et le tronc d’arbre. En lisant les deux derniers vers de ce poème, le visage de Ponge s’est crispé, sa bouche s’est légèrement tordue, grimaçante, et il a essuyé une larme, doucement au coin de l’oeil :
” Ainsi s’efforce un arbre encore sous l’écorce
à montrer vif ce tronc que parfera la mort. ” (…)
Je discutais plus tard avec Jean-Marie Borzeix quand Ponge est arrivé, affolé, cherchant fébrilement son manteau pour repartir : son regard apeuré, sa solitude d’enfant tout d’un coup, quelle fragilité soudaine… ” (pp.281-282)
Le cageot (Francis Ponge)
A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.
À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il convient toutefois de ne pas s’appesantir longuement.
Le Parti pris des choses. Gallimard, 1942.
Le tronc d’arbre (Francis Ponge)
Puisque bientôt l’hiver va nous mettre en valeur
Montrons-nous préparés aux offices du bois
Grelots par moins que rien émus à la folie
Effusions à nos dépens cessez ô feuilles
Dont un change d’humeur nous couvre ou nous dépouille
Avec peine par nous sans cesse imaginées
Vous n’êtes déjà plus qu’avec peine croyables
Détache-toi de moi ma trop sincère écorce
Va rejoindre à mes pieds celles des autres siècles
De visages passés masques passés public
Contre moi de ton sort demeurés pour témoins
Tous ont eu comme moi la paume un instant vive
Que par terre et par eau nous voyons déconfits
Bien que de mes vertus je te croie la plus proche
Décède aux lieux communs tu es faite pour eux
Meurs exprès De ton fait déboute le malheur
Démasque volontiers ton volontaire auteur…
Ainsi s’efforce un arbre encore sous l’écorce
A montrer vif ce tronc que parfera la mort.
Proêmes. Gallimard, 1948.

