Henri Krasucki (1924-2003)

Je viens de lire Nous voulions vivre, mais pas à n’importe quel prix (Flammarion, 2026), livre-témoignage d’Henri Krasucki (secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992).

Il s’agit de la retranscription intégrale et inédite d’un grand entretien de près de 20 heures enregistré en 1998 par Henri Krasucki pour la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD). Il y raconte sa vie entre 1938 et 1945.

Hénoch Krasucki est né le 2 septembre 1924 à Wolomin (Pologne) dans une famille juive communiste de langue yiddish. Il arrive à Paris en 1928 avec sa mère Léa Borsczewski pour rejoindre son père, Isaac Krasucki, militant syndical, émigré à Paris depuis 1926. Ils vivent rue des Couronnes à Belleville près de l’école de la rue Levert, dans le XXe arrondissement de Paris.

Ses parents sont ouvriers du textile. Isaac Krasucki travaille dans des entreprises de la maille et Léa Krasucki, mécanicienne, monte les vêtements toujours pour des patrons mais souvent à domicile pour s’occuper de sa fille cadette Liliane, née en 1933 lourdement handicapée.

Henri Krasucki fréquente assidûment le patronage laïc, La Bellevilloise. Il pratique le basket et le football. En février 1934, il participe à ses premières manifestations, avec ses parents ou avec les pionniers. Il est présent lors des grands rassemblements du Front Populaire.

A la fin de l’année scolaire 1938-1939, bien que très bon élève, assidu et travailleur, il décide d’interrompre ses études en raison de la situation économique de sa famille. Il devient apprenti ajusteur.

A la veille de la mobilisation, Henri Krasucki adhère aux Jeunesses communistes. Son père et lui établissent le contact avec la section juive de la JC-MOI.

Henri Krasucki se voit confier des responsabilités d’abord dans son quartier, puis dans le XXe arrondissement de Paris. Il participe aux premières actions de la Résistance. Dès mai 1941, son père et lui deviennent des résistants clandestins à temps plein.

En août 1942, Henri Krasucki est appelé à la direction parisienne des organisations de jeunes de la section juive de la MOI. Il est membre du triangle clandestin, commissaire aux effectifs Le 20 janvier 1943, son père est arrêté et interné à Drancy. Il est envoyé à Birkenau le 9 février 1943. Il est gazé le 13 février dès son arrivée.

Les Brigades spéciales lancent à partir de janvier 1943 une grande offensive contre les organisations de la MOI parisienne. Une centaine de jeunes militent alors dans cette organisation. Henri Krasucki, Paulette Sliwka, son amie, et Léa Krasucki, agent de liaison d’un dirigeant de la MOI, Édouard Kowalski sont arrêtés le 23 mars 1943. Les jours suivants, c’est le cas d’une soixantaine d’autres jeunes résistants.

Henri Krasucki est torturé et battu longuement, parfois en présence de sa mère. Il ne parle pas, ne dit rien. Dans la seconde quinzaine d’avril, il est mis au secret dans le quartier des condamnés à mort de la prison de Fresnes. Il en sort le 21 juin 1943 pour être transféré à Drancy. Il y retrouve sa compagne, sa mère et certains de ses camarades arrêtés en mars. C’est comme juifs et non comme résistants qu’ils sont déportés par le convoi 55, vers Auschwitz le 23 juin. Ce convoi arrive le 25 juin à Birkenau.

Il est affecté dans un camp annexe d’Auschwitz, la mine de Jawischowitz. Il cherche immédiatement le contact avec d’éventuels résistants. Il devient le responsable du petit groupe de Français dans le Comité international, l’organisation collective de solidarité et de résistance du camp. Le 18 janvier 1945, à l’approche des troupes soviétiques, le camp est évacué.

Après une marche de plusieurs jours et un transport en train, les survivants entrent dans le camp de Buchenwald. Henri Krasucki s’y trouve immédiatement en contact avec Ladislav (Laszlo) Holdos, un de ses chefs à Paris. Il est incorporé dans l’organisation française de la résistance et membre de l’organisation militaire, responsable d’un groupe du parti et de jeunes. Le 11 avril 1945, il participe au dispositif de lutte des déportés pour libérer le camp. Il se trouve dans la colonne qui marche en direction de Weimar. Le 28 avril 1945, Henri Krasucki est de retour à Paris, à temps pour participer à la manifestation du 1er mai. Du convoi pour Auschwitz du 26 juin 1943, qui comprenait 1 018 déportés, il ne reste que soixante-douze ou quatre-vingt-six survivants selon les sources. Parmi ces survivants, sa mère et son amie.

Il n’obtiendra la nationalité française qu’en 1947.

(Source principale : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social, Le Maitron)

Photographie anthropométrique d’Henri Krasucki prise lors son arrestation, en mars 1943.
( Collection Préfecture de Police de Paris)

Deux passages où il évoque la figure de son supérieur hiérarchique dans la Résistance à Paris, Ladislav Holdos (1911-1988) :

Holdos Ladislav dit aussi Laszlo, pseudonyme Pedro, dit Radislav, dit Laco, dit Peter alias Pierre Kaliarik.

” J’ai eu l’occasion de rencontrer le responsable national des cadres de la MOI, toutes nationalités confondues. Ils avaient tenu à rencontrer personnellement ce jeune garçon à qui on avait confié cette responsabilité-là pour notre organisation de jeunesse ? Nous nous sommes promenés dans le parc Montsouris, et puis dans les environs? Ça a duré plusieurs heures. C’était passionnant parce que cet homme était d’abord extrêmement sympathique. C’était un homme jeune. Quel âge pouvait-il avoir ? Je sais pas, car à cet âge-là, tous ceux qui ont plus de vingt-cinq ans sont vieux, enfin, sont des adultes. Mais il avait entre trente et trente-cinq ans. Il avait été dans les Brigades internationales en Espagne. Il ne s’est pas présenté, naturellement, mais il parlait avec un accent du genre Europe centrale. Il était slovaque, en fait. Il avait l’accent de la Slovaquie, mais dans un excellent français. Et c’était un homme ouvert, un militant d’expérience, un homme cultivé. Notre conversation n’avait rien d’un interrogatoire. Elle a porté sur un peu tout ? Il m’interrogeait de temps en temps, il me posait des questions sur moi, sur ce que je sais, ce que j’aime, puis sur ce que je fais, bien sûr, comment je comprends mon travail… Il voulait beaucoup m’écouter mais, en même temps, par petites touches, il me disait des choses que j’enregistrais évidemment, et que je prenais comme autant de recommandations délicates qu’il me donnait sur la manière de se conduire pour bien accomplir cette activité de résistance? C’était vraiment passionnant. Et puis à un moment, il m’a donné un conseil. Il m’a dit : ” Si tu l’as pas déjà fait, tu devrais lire Le Discours de la méthode de Descartes. ” Je lui dis : ” Ah non, je l’ai pas encore lu, je connais, enfin, Descartes, je sais qu’il a écrit ça, mais je ne l’ai pas lu. ” Il me dit : ” C’est facile à trouver, débrouille-toi, mais lis-le, ça te servira en général pour tes connaissances, ça te servira dans la vie, ça peut même te servir dans ton activité sans que tu t’en rendes compte. “
Je l’ai retrouvé plus tard à Buchenwald, où il a joué un rôle important, nous nous y sommes retrouvés, et encore plus tard après la guerre. Il s’appelait Lazlo Holdos. À Buchenwald, on l’appelait Pedro. (Pages 252 à 254 )

Page de titre de la première édition du Discours de la méthode publié anonymement par René Descartes à Leyde le 8 juin 1637 chez le libraire et imprimeur Jan Maire.

À la prison de Fresnes :
” Un jour, ça devait être le 1er mai, la porte s’ouvre, et le soldat allemand me remet un petit paquet, blanc, petit, carré, enfin, cubique. C’était un colis de la Croix-Rouge, qui était distribué à tous les prisonniers. Il était bienvenu, ce colis. Il y avait un petit paquet de sucre, des fruits secs, des choses qui donnent un peu de force, quelques cerises et un oeillet. Un oeillet. On peut, dans bien des domaines et à bien des égards, trouver à redire ou critiquer telle ou telle initiative ou absence d’initiative de la Croix-Rouge et je m’accorde cette liberté de le faire, mais je n’oublie pas ce colis-là. C’est le seul que j’aie jamais reçu, en deux ans. Je ne sais pas s’il m’a apporté beaucoup de calories, sans doute quand même un peu, mais ce n’était pas le propos. il était le bienvenu. Un autre jour, la sentinelle allemande est venue avec un paquet de quelques livres. Il les a posés sur la petite table, et il m’a dit d’en choisir un. Je regarde les titres et qu’est-ce que je vois ? Le Discours de la méthode, celui que mon camarade m’avait recommandé, je l’ai pris, évidemment. Et c’est à Fresnes, dans ces circonstances, que j’ai eu, pendant une semaine, la possibilité, pour la première fois – je l’ai travaillé ultérieurement dans d’autres conditions -, de lire Le Discours de la méthode et d’y réfléchir. On peut travailler même sans pouvoir prendre de notes, en saisissant l’essentiel et en réfléchissant à ce sujet. ” (Pages 385-386)

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